Quand une élue du PP ressuscite au micro de la COPE l’intox d’un Maroc né en 1957

Margarita Torres Sevilla, historienne et ancienne candidate du Parti populaire à la mairie de León.

La chaîne espagnole a présenté comme une leçon d’histoire une succession d’anachronismes débités par Margarita Torres, médiéviste spécialiste du royaume de León et conseillère municipale du Parti populaire. Son affirmation selon laquelle le Maroc n’aurait pas existé avant 1957 est non seulement fausse, mais contredite par les traités que l’Espagne elle-même signait avec le Royaume plusieurs siècles auparavant.

Le 22/08/2026 à 10h44

La COPE (Cadena de Ondas Populares Españoles) a décidé de consacrer plus de vingt minutes de son émission La Tarde à démontrer que le Maroc serait pratiquement apparu de nulle part en 1957. Pour étayer une découverte aussi stupéfiante, la chaîne a fait appel à Margarita Torres, simplement présentée aux auditeurs comme une «historienne», sans qu’aucune voix ne vienne contester ses affirmations ou apporter le moindre élément de contexte.

Torres a assuré que «jusqu’en 1957, le Royaume du Maroc n’existait pas» et que Sebta et Melilla «n’ont jamais été marocaines». Non seulement la COPE a relayé ses propos sans les soumettre à la moindre vérification, mais elle en a fait son titre, tout en présentant les revendications marocaines comme une «pure fantaisie» dépourvue de tout fondement historique.

Le premier problème tient au profil de l’autorité choisie pour dispenser cette singulière leçon. Margarita Torres est bien historienne, mais sa spécialité académique attestée n’est ni le Maroc, ni le Maghreb, ni l’histoire des relations hispano-marocaines.

D’après son profil officiel à l’Université de León, elle est professeure titulaire d’histoire médiévale et a soutenu en 1997 une thèse intitulée: «Les lignages nobiliaires dans le royaume de León, parenté, pouvoir et mentalités du 9ème au 13ème siècle». Ses principales publications portent sur le royaume de León, les noblesses castillane et léonaise, le Cid, les guerres médiévales et la généalogie.

Margarita Torres siège également au conseil municipal de León sous les couleurs du Parti populaire, comme l’indique la composition officielle de l’assemblée municipale, et a été la candidate du parti à la mairie en 2023. Rien de cela n’invalide automatiquement ses opinions. Ce contexte n’en reste pas moins pertinent lorsqu’elle intervient sur un média de sensibilité conservatrice pour défendre une thèse éminemment politique sur le Maroc.

La COPE n’a donc pas invité une spécialiste reconnue de l’histoire de l’État marocain. Elle a convié une médiéviste dont les travaux sont centrés sur León, par ailleurs liée au PP, l’a érigée en autorité sur le Maghreb et lui a permis d’énoncer pendant de longues minutes des affirmations historiquement intenables, sans lui adresser une seule question embarrassante.

Ce Maroc qui signait des traités avant même d’exister

La contradiction la plus flagrante se trouve au cœur du propre discours de Torres. Après avoir affirmé que le Maroc n’existait pas avant 1957, elle rappelle que des «sultans marocains» ont signé des traités avec l’Espagne en 1767 et en 1799.

La question s’impose d’elle-même. Si le Maroc n’existait pas, avec qui l’Espagne signait-elle ces traités?

Le document de 1767 ne laisse guère de place à l’imagination. Son intitulé officiel fait état d’un «Traité de paix et de commerce» conclu entre Charles III, roi d’Espagne, et Sidi Mohammed ben Abdallah, expressément désigné comme «empereur du Maroc». Le texte peut être consulté dans les archives historiques de droit international public.

L’Espagne négociait, concluait des accords et entretenait donc des relations diplomatiques avec le Maroc près de deux siècles avant la date à laquelle Torres situe sa naissance. Les États-Unis ont eux aussi établi des relations avec le sultan Mohammed III dès 1777, avant de signer avec le Maroc le Traité de paix et d’amitié de 1786, considéré comme le plus ancien accord bilatéral toujours en vigueur de la diplomatie américaine. C’est ce qu’explique le Département d’État des États-Unis.

Même la Cour internationale de Justice avait réfuté par avance la thèse relayée par la COPE. Dans un arrêt rendu en 1952, soit cinq ans avant la prétendue apparition du pays, la Cour a établi que le Maroc avait conservé sa personnalité d’État en droit international, y compris sous le Protectorat. L’affaire portait précisément sur les droits découlant de traités précédemment conclus entre le Maroc et les États-Unis. L’ensemble des documents est accessible sur le site officiel de la Cour internationale de Justice.

En 1957, le Maroc n’est pas né

Ce qui s’est produit en 1957 est beaucoup plus simple. Mohammed V, jusque-là sultan, a adopté le titre de roi. La dénomination du chef de l’État a changé, mais aucun nouveau pays n’est apparu.

Le Maroc avait recouvré son indépendance en 1956, après plus de quatre décennies de Protectorats français et espagnol. Recouvrer son indépendance ne signifie pas naître. Le principe même d’un protectorat suppose l’existence préalable d’une entité politique placée sous tutelle. Dans le cas marocain, le sultan, le Makhzen, les dahirs et la personnalité juridique de l’État ont été maintenus.

Bien avant le Protectorat, le Maroc avait connu plusieurs siècles d’organisation politique sous des dynasties successives. À la fin du 8ème siècle, les Idrissides ont établi le premier grand État islamique centré sur le territoire de l’actuel Maroc. Sont ensuite venus les Almoravides, les Almohades, les Mérinides, les Wattassides et les Saadiens. L’actuelle dynastie alaouite règne sur le Maroc depuis le 17ème siècle, bien avant la formation de nombreux États contemporains.

Le Maroc du 9ème siècle ne possédait naturellement ni les frontières exactes, ni les institutions, ni la dénomination officielle du Maroc actuel. L’Espagne médiévale n’était pas davantage l’État constitutionnel que nous connaissons aujourd’hui. Exiger d’un pays une continuité institutionnelle et territoriale que l’on n’exige d’aucun autre relève d’une manipulation particulièrement grossière de l’histoire.

Même les noms des deux villes mobilisées par la COPE pour bâtir son récit portent encore la trace de leur géographie nord-africaine et des civilisations qui s’y sont succédées. «Ceuta» est entrée dans la langue espagnole par l’intermédiaire de la forme arabe Sabta, elle-même dérivée du latin Septem. Melilla apparaît dans les sources arabes médiévales sous le nom de Maliliyya, tandis que l’une des hypothèses relatives à son étymologie la rattache à la racine amazighe M·L·L, associée à la couleur blanche. Ces éléments ne tranchent évidemment pas, à eux seuls, une question de souveraineté contemporaine. Ils suffisent néanmoins à faire voler en éclats le récit de villes dont les trois millénaires d’histoire seraient exclusivement «hispaniques».

La COPE pouvait défendre la position espagnole sur Sebta et Melilla sans effacer le Maroc de la carte pendant douze siècles. Elle pouvait inviter des spécialistes du Maghreb, confronter les interprétations et distinguer l’histoire, le droit et la propagande. Elle a préféré tendre son micro à une historienne ne disposant d’aucune spécialisation attestée sur le Maroc, passer sous silence son profil politique et transformer une contrevérité aisément vérifiable en prétendue leçon magistrale.

Le Maroc n’est pas né en 1957. Ce qui est apparu cette année-là, c’est le titre de roi adopté par Mohammed V. Tout le reste n’est qu’un artifice sémantique trop pauvre pour une historienne et trop grossier pour qu’un média puisse le relayer sans la moindre vérification.

Par Faiza Rhoul
Le 22/08/2026 à 10h44