Quatorze kilomètres. C’est la distance qui sépare les côtes marocaines du sol européen, moins que la longueur d’une ligne de tramway à Casablanca ou Rabat. C’est ainsi que la délégation de l’UE au Maroc a introduit le propos. C’est aussi, en creux, le symbole d’une relation dont la densité dépasse largement la géographie. En 2024, 60% des échanges commerciaux du Maroc s’effectuent avec l’Union européenne et selon Daniele Dotto, chef de la délégation adjoint, «70% des investissements directs étrangers reçus par le Royaume en proviennent». Dans ce contexte, l’accord de partenariat vert signé en octobre 2022 n’était pas un geste symbolique de plus: il constitue, selon ses initiateurs, le cadre politique le plus ambitieux jamais mis en place entre Bruxelles et un pays tiers sur les questions climatiques et environnementales.
Trois ans après sa signature par Nasser Bourita et l’ancien vice-président exécutif de la Commission Frans Timmermans, la délégation de l’Union européenne au Maroc a organisé une journée de dialogue destinée à évaluer les avancées, identifier les chantiers restants et, surtout, confronter le cadre théorique à la réalité des territoires.
Pour comprendre pourquoi le Maroc a été le premier pays au monde à signer un tel accord avec l’UE, il faut revenir à la logique qui le sous-tend. L’Union européenne ne représente aujourd’hui qu’environ 6% des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Même une décarbonation totale de son économie ne suffirait pas à inverser les trajectoires climatiques planétaires. «Il y a une nécessité de travailler avec des pays partenaires», résume Gaëtan Ducroux, policy officer en charge des questions d’énergie, de climat et d’environnement au sein de la délégation.
Ce constat a conduit à la construction d’un mémorandum d’entente qui dépasse le cadre d’un simple accord de coopération technique. Il s’agit d’un document politique structurant, articulé autour de quatre composantes principales: la transition énergétique couplée à la décarbonation de l’économie, la résilience au changement climatique, la protection de l’environnement ainsi que de la biodiversité et enfin l’économie verte et bleue.
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Le choix du Maroc comme pays pilote n’est pas fortuit. Les deux parties partagent une dépendance structurelle aux importations d’énergies fossiles. Elles affichent des ambitions climatiques comparables: l’UE vise la neutralité carbone en 2050, avec -55% d’émissions dès 2030 tandis que le Maroc s’est engagé, via sa Contribution déterminée au niveau national (CDN) actualisée en 2025, à une réduction de 53% de ses émissions d’ici 2035. Leurs économies se miroitent parfois. Et les deux régions figurent parmi les plus vulnérables au réchauffement climatique: la Méditerranée se réchauffe à un rythme 20% supérieur à la moyenne mondiale. «C’était une évidence d’avoir ce premier partenariat avec le Maroc», conclut Gaëtan Ducroux.
7 milliards de dirhams et des résultats mesurables
Le partenariat vert ne se réduit pas à une déclaration d’intentions. Depuis sa signature, plus de 7 milliards de dirhams ont été orientés vers les axes du partenariat à travers «une combinaison d’appuis budgétaires, d’assistances techniques, de jumelages institutionnels et de soutien aux investissements structurants», explique le policy officer.
Sur le volet des énergies renouvelables, le bilan est tangible. En dix ans, le Maroc a doublé ses capacités installées dans le secteur. Le parc éolien de Jbel Lahdid à Essaouira illustre cette dynamique avec 270 mégawatts de capacité éolienne supplémentaires, plus de 300 emplois locaux créés et plus de 21 millions de dirhams de revenus générés pour l’économie locale.
Dans le domaine de l’eau, la coopération a permis d’investir plus de 22 milliards de dirhams sur vingt ans dans la gestion durable des ressources hydriques. Le projet Régies multiservices, cofinancé avec l’Agence française de développement (AFD), a amélioré l’accès à l’eau potable et à l’assainissement pour plus d’1,8 million d’habitants dans les territoires desservis par ces sociétés régionales multiservices (SRM), à savoir El Jadida, Meknès, Larache, Beni Mellal et Taza.
Sur le front forestier et agricole, entre 2022 et 2024, le programme Terre Verte - Al Ard Al Khadraa a généré 26.138 emplois lors de campagnes de reboisement, mobilisé 101 agents spécialisés dans les parcs nationaux pour la protection des espaces forestiers et contribué à la mise en culture de 3.000 hectares supplémentaires en productions résilientes. Plus de 645.000 agriculteurs ont également été couverts par l’Assurance maladie obligatoire dans le cadre de ce programme.
CBAM et hydrogène vert
Au-delà des projets sectoriels, le partenariat vert joue un rôle moins visible mais potentiellement décisif: celui de passerelle réglementaire. Depuis 2022, des échanges réguliers ont permis aux acteurs marocains, industriels comme institutionnels, d’anticiper les évolutions du cadre législatif européen qui les concernent directement.
La question du CBAM, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières entré en phase définitive en janvier 2026, revient comme un leitmotiv. Ce dispositif impose aux importateurs de six secteurs clés (acier, aluminium, ciment, engrais, électricité, hydrogène) d’acquitter un prix du carbone équivalent à celui appliqué aux industries européennes. Pour le Maroc, partenaire commercial historique de l’UE, c’est une opportunité de valoriser ses efforts de transition et de renforcer la compétitivité de ses exportations sur le marché européen. Des échanges et appuis ont eu lieu entre 2023 et 2026 pour accompagner les acteurs marocains dans leur préparation à ce nouveau mécanisme.
L’hydrogène vert constitue l’autre grand chantier d’avenir. Produit à partir d’énergies renouvelables, il est présenté comme un vecteur clé pour décarboner l’industrie lourde et les transports. Le potentiel éolien et solaire du Maroc, conjugué à sa proximité géographique avec l’Europe, en fait un candidat naturel pour devenir un hub régional de production et d’exportation. Dans le cadre du partenariat vert et du programme régional MED-GEM, l’UE et le Maroc collaborent sur le cadre réglementaire européen et soutiennent l’émergence d’un marché de l’hydrogène vert, notamment via un hackathon dédié et une première pré-certification de projet dans la région MENA.
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L’un des enseignements de ce bilan à trois ans est que le partenariat vert déborde largement son périmètre initial. Il irrigue désormais des pans entiers de la relation bilatérale qui, en apparence, n’ont rien à voir avec l’écologie: modernisation ferroviaire, verdissement des ports, décarbonation industrielle, tourisme régénératif, formation aux métiers de la transition. Côté économie bleue, l’UE soutient la stratégie nationale Halieutis via son Protocole de pêche, mobilisant près de 870 millions de dirhams pour moderniser les sites de pêche artisanale, soutenir les coopératives et renforcer la recherche halieutique.
Pour Daniele Dotto, chef de délégation adjoint, la portée de cet accord va au-delà du bilatéral: «L’agenda vert, pour l’instant, est largement contesté, mais comme institution européenne, nous maintenons le cap et nous savons que le Maroc le maintient aussi.»
Si les chiffres plaident pour une dynamique réelle, les défis restent considérables: le stress hydrique n’est toujours pas un souvenir lointain et le secteur industriel est encore loin de la décarbonation. Le Maroc et l’UE ont trois ans de partenariat derrière eux. Le plus dur, sans doute, reste devant.




