Il faut croire que les Marocains se passionnent davantage pour le choix de leurs ministres que pour celui de leurs élus. Alors que les élections se sont déroulées dans une relative indifférence, la formation du gouvernement El Mansouri a déchaîné les passions. On ne vote pas, puis on vient demander des comptes. Comment est-ce possible?
Regardez l’affaire Madiha Khayr, ministre d’un jour, ou presque. Élue à Béni Mellal avec un score très confortable, elle a été propulsée à la tête du groupe parlementaire de l’Istiqlal (une femme pour conduire le groupe d’un parti conservateur: c’est d’une audace folle!), puis nommée ministre déléguée, avant d’être destituée quarante-huit heures plus tard en raison de faits anciens ressurgis dans la presse et les réseaux sociaux.
Bien sûr, on peut saluer la célérité avec laquelle l’affaire a été réglée. Le rétropédalage s’est fait en un temps record, selon la formule populaire: «L’épine a été retirée avant que le pied ne saigne».
Madame Khayr est passée, en quelques jours à peine, par toutes les émotions possibles. Elle est montée très haut avant de descendre très bas. L’image des montagnes russes colle tout à fait à son cas.
On peut comprendre que les «révélations» lui aient fait perdre, dans l’ordre, ses casquettes de ministre, de cheffe de groupe et de députée. Mais on ne peut que s’étonner qu’elle ait pu, auparavant, franchir tous ces filtres, tous ces caps, sans encombre. Dans une société où l’information circule à la vitesse de l’éclair, l’ascension de madame Khayr interpelle!
Et, avant l’accélération finale, on parle d’une ascension qui s’est faite dans la durée, lentement, sur des années. En toute tranquillité.
«On scrute les ministres, peut-être parce que la fonction nous fascine, et on néglige les élus parce qu’on n’accorde pas un réel intérêt au bulletin de vote.»
— Karim Boukhari
Il a donc fallu attendre l’étape ultime, celle de la «ministrabilité», pour découvrir le pot aux roses. C’est en tout cas là seulement que les «révélations» ont surgi. Ni le parti qui l’a investie, ni les électeurs qui l’ont portée, ni ses pairs qui l’ont choisie pour les guider, n’y avaient trouvé à redire. Personne ne savait ou personne ne voulait savoir?
Et pourquoi les pourfendeurs de Madiha Khayr n’ont-ils pas «dégainé» au moment où elle a présenté sa candidature à la députation, ni même après son succès électoral? Est-ce à dire que le mandat de député ne mérite pas qu’on s’y attarde, et que seule la promesse d’un maroquin justifie enfin qu’on fouille?
C’est là que le paradoxe prend tout son sens. On scrute les ministres, peut-être parce que la fonction nous fascine, et on néglige les élus parce qu’on n’accorde pas un réel intérêt au bulletin de vote. Du moment qu’on ne vote pas… Comme si on oubliait, au passage, que c’est bien ce petit bulletin de vote qui dessine, plus tard, la nature du gouvernement et le profil des ministres…
Alors oui, l’erreur est possible. Mais une erreur qui traverse sans accroc une investiture et une députation, voilà qui n’est pas banal et qui devrait nous intriguer, voire nous inquiéter.
Maintenant, par respect pour la vie privée, on ne s’étalera pas sur la nature des antécédents qui ont fait tomber madame Khayr. On lui souhaite beaucoup de courage, à elle et à toute sa famille…
Dans une version alternative de cette triste histoire, ou dans une autre vie, la concernée aurait pu prendre la parole bien avant tout ce cirque. «Oui j’ai fauté et je demande pardon, mais qui n’a pas fauté?». Vous imaginez? Sa carrière politique aurait pu tout de suite s’arrêter ou, au contraire, s’envoler pour de bon. Parce que la deuxième chance, ça existe et chacun de nous a envie d’y croire.




