La victoire de l’IA

Karim Boukhari.

ChroniqueLe nouveau gouvernement compte désormais un ministre chargé de l’intelligence artificielle. Un signal fort et peut-être un aveu: ce que les hommes n’ont jamais réussi à réformer, la machine y parviendra-t-elle?

Le 17/10/2026 à 10h00

Si j’étais une intelligence artificielle, je sauterais de joie et crierais victoire sur tous les toits. J’ai désormais mon propre ministre, et pas n’importe lequel: un poids lourd de la haute fonction publique. Preuve que l’on me prend enfin au sérieux.

Avant l’installation du nouveau gouvernement, une question restait en suspens: qui allait hériter de l’IA et de ses innombrables implications? Le sujet est transversal, tentaculaire et si neuf qu’il semblait impossible à ranger dans une case. L’Éducation? L’Industrie? L’Économie numérique? La réponse est tombée.

Ahmed Rahhou devient ministre, dans l’ordre, de l’Intelligence artificielle, de la Transformation numérique et de la Réforme de l’administration. L’ordre n’est jamais anodin. Il y a quelques années encore, il aurait été inversé, et la réforme de l’administration aurait trôné en tête de gondole. Le curseur a bougé.

Rattacher l’IA à la réforme de l’administration n’est pas l’idée la plus sexy du monde. Elle est pourtant excellente, et même diablement cynique. La réforme de l’administration est l’un de ces chantiers que le Maroc traîne depuis des décennies, en pure perte ou presque. Plans successifs, guichets uniques, promesses de dématérialisation: l’usager court toujours après un tampon. Alors, ce que les hommes n’arrivent pas à conclure, autant le confier à une machine.

En matière d’audace et de malice, d’autres pays sont allés plus loin. L’Albanie, qui a remanié son gouvernement il y a un an, a carrément nommé une IA ministre. Vous avez bien lu. Elle s’appelle Diella, «soleil» en albanais, et veille sur les marchés publics. Madame ou mademoiselle Diella est ministre de la lutte contre la corruption, s’il vous plait! Ça veut dire ce que ça veut dire: puisque les hommes n’arrivent pas à lutter efficacement contre les enveloppes et les pots-de-vin, essayons avec l’IA.

Bien entendu, cela reste un pari. En Albanie comme au Maroc. Mais il faut bien tenter quelque chose et prendre ce train de l’IA qui roule plus vite que le TGV.

En parlant de TGV, rappelons-nous qu’il y a eu un avant et un après. Avant, on nous disait que c’était trop cher et pas prioritaire pour un pays aux besoins si pressants et au faible réseau ferroviaire. Aujourd’hui, le Boraq relie Tanger à Casablanca en un peu plus de deux heures et personne ne songe à le démonter.

L’IA aussi est un TGV à sa manière. On va nous dire que le Maroc veut maîtriser l’intelligence artificielle alors qu’il n’a pas fini de combattre l’analphabétisme. C’est recevable, même si on n’est pas obligé d’associer les deux questions. Mais demain, quand l’IA aura, paradoxalement, humanisé quelque peu la vieille administration marocaine, on se demandera comment on faisait avant. Du moins faut-il l’espérer…

Laissons donc l’IA célébrer sa victoire. Ses dérives, elles, attendront une prochaine chronique.

Par Karim Boukhari
Le 17/10/2026 à 10h00