Il y a des coïncidences qui, en politique régionale, cessent très vite d’en être. Le 4 mai 2026, Saïd Chengriha ouvrait à Alger un colloque sur la paix et la sécurité en Afrique. Le décor était choisi, le vocabulaire aussi: souveraineté, stabilité, refus des ingérences, dénonciation du séparatisme et des crises hybrides. L’Algérie voulait se présenter, une fois encore, comme puissance de raison au milieu des incendies africains. Le genre de mise en scène où l’on arrose le tapis pendant que la maison brûle derrière les rideaux. Le problème est que, dans la même séquence, le réel s’est chargé de répondre.
Le 5 mai, le Polisario revendiquait des tirs contre Es-Semara. Trois projectiles tirés depuis l’est du mur de défense marocain, avec une civile blessée. Le front séparatiste a parlé d’une opération contre des positions militaires. Le résultat observable, lui, a été celui d’une attaque touchant une zone urbaine, aussitôt condamnée par les États-Unis, l’ONU, les pays du Golfe, les pays africains, le Royaume-Uni, les principaux pays de l’Union européenne, et d’autres…
C’est ici que la séquence devient politiquement lisible. Alger peut multiplier les colloques sur la paix africaine, invoquer la souveraineté des États, dénoncer l’ingérence étrangère et se poser en adversaire du séparatisme. Mais sa politique régionale reste lestée par une contradiction centrale: elle combat le séparatisme quand il menace son propre territoire, tout en en faisant un instrument lorsqu’il sert sa rivalité avec Rabat.
Le Mali offre un miroir cruel. Bamako, qui a récemment retiré sa reconnaissance à la pseudo-RASD et soutenu le plan marocain d’autonomie comme base de règlement du conflit, se retrouve frappé par une coalition où la matrice séparatiste se mêle à la logique jihadiste. Plusieurs éléments attestent de l’implication du Polisario dans cette offensive, notamment une vidéo tournée sur le terrain par des combattants issus de Tindouf, dans laquelle ils revendiquent ouvertement leur participation aux assauts menés contre des localités maliennes.
Au Maroc, les tirs sur Es-Semara doivent donc être lus comme un acte de nervosité stratégique. Non pas l’expression d’une force retrouvée, mais le bruit métallique d’un appareil qui se sait enfermé. Lorsqu’un acteur politique ne peut plus gagner sur la table diplomatique, il tente de déplacer la scène. Quand il ne peut plus produire un rapport de force, il cherche une image. Quand il ne peut plus convaincre, il tire.
«Le Maroc est en position de force parce qu’il n’a pas besoin de précipiter l’histoire. Le temps joue désormais contre le Polisario. Il joue contre Alger. Il joue contre les fictions entretenues depuis des décennies»
— Karim Serraj
Le Polisario a voulu inscrire Es-Semara dans le registre de la démonstration. Il a surtout livré à ses détracteurs une pièce à conviction. Car ces tirs ne relèvent pas d’un simple incident de frontière: ils illustrent l’existence d’un acteur armé, abrité sur le territoire algérien, capable de viser une agglomération marocaine au moment précis où Washington et l’ONU tentent d’imposer une issue politique au conflit. En choisissant la roquette au lieu de la négociation, le Front ne démontre pas sa puissance; il expose son impasse.
L’attaque ne ternit pas l’image internationale du Maroc autant qu’elle piège le Polisario. Rabat peut répondre par la sécurité, la surveillance et le renseignement. Le Polisario, lui, doit expliquer pourquoi, à l’instant où la communauté internationale lui demande de revenir au politique, il choisit la roquette. C’est une faute de calendrier, donc une faute stratégique. Le perdant presse toujours la détente trop tard. Autrement dit, le Polisario fournit exactement l’argument dont ses interlocuteurs avaient besoin: celui d’un acteur qui ne sait plus habiter le cadre politique qu’on lui tend.
Le deuxième point de flexion majeur tient à l’ONU. La MINURSO n’est plus seulement l’instrument d’une attente infinie, ni la gardienne administrative d’un statu quo devenu intenable. Elle est entrée dans une phase de réexamen profond. Derrière le vocabulaire feutré des Nations unies se dessine une bascule autrement plus lourde, aux conséquences irréversibles: une mission réévaluée à l’aune du plan marocain d’autonomie, son bureau à Tindouf fermé définitivement, une partie des team sites de l’ONU dans la zone d’exclusion a été démantelée, le nombre des Casques bleus est revu drastiquement à la baisse, le budget de la mission a été fortement réduit, le nombre des hélicoptères de surveillance également…
Troisième élément: les États-Unis ne sont plus dans une posture d’observation distante. Ils organisent, accélèrent, cadrent. À cela s’ajoute l’initiative du Polisario Front Terrorist Designation Act. L’effet politique est déjà réel. Le mot «terrorisme» entre dans le dossier. Il n’y entre plus par les marges marocaines, mais par les couloirs du Congrès américain. Pour le Polisario, c’est une dégradation symbolique majeure. Pour Alger, c’est un danger diplomatique direct: soutenir un mouvement séparatiste n’a pas le même coût que protéger une milice en phase d’être qualifiée de terroriste. Les pays qui, par habitude, calcul ou survivance idéologique, gardent encore avec le Polisario un lien de complaisance finiront par le fuir comme la peste.
Reste la question des camps. Elle est centrale parce qu’elle touche à l’infrastructure même du conflit. La question du démantèlement des camps de Tindouf a été soulevée publiquement par des sénateurs américains. Elle a aussi été abordée par le secrétaire d’État adjoint américain Christopher Landau lors de ses entretiens avec Abdelmadjid Tebboune et Ahmed Attaf. Si l’autonomie devient la base de sortie, si la MINURSO est réexaminée, si le Polisario est placé sous pression sécuritaire, alors Tindouf cesse d’être un sanctuaire humanitaire intouchable pour devenir un problème politique à résoudre.
C’est là que l’Algérie perd son confort. Elle a longtemps voulu être à la fois hôte, parrain, fournisseur, avocat et spectateur. Cette quadrature arrangeante touche à sa fin. Le dossier se resserre autour d’une question simple: qui contrôle les camps, qui arme le front, qui permet la circulation des hommes, qui répond lorsque des projectiles partent vers une ville marocaine?
Dans cette configuration, le Maroc doit éviter le piège du réflexe. Les tirs d’Es-Semara appellent une réponse ferme, mais pas forcément spectaculaire. Le Polisario cherche l’image d’un embrasement. Il veut arracher Rabat à sa trajectoire diplomatique, provoquer une réaction disproportionnée, réinstaller le conflit dans le langage militaire, là où il peut encore crier victoire sur ses communiqués.
La meilleure réponse marocaine est celle de la puissance sûre d’elle-même: surveillance renforcée de la zone d’exclusion, renseignement accru, documentation minutieuse des tirs, mobilisation diplomatique immédiate, pression sur l’ONU pour clarifier les responsabilités, et patience stratégique. Il faut traiter ces attaques comme des soubresauts. Pas les minimiser, car toute atteinte à une ville marocaine et à des civils est grave. Mais ne pas leur accorder la gravité d’une escalade militaire.
Le Maroc est en position de force parce qu’il n’a pas besoin de précipiter l’histoire. Le temps joue désormais contre le Polisario. Il joue contre Alger. Il joue contre les fictions entretenues depuis des décennies. Chaque tir isolé renforce l’argument marocain: il n’y a pas en face un État en attente, mais une milice en perte de contrôle politique. Chaque condamnation occidentale réduit la profondeur diplomatique du front. Chaque discussion américaine rapproche le dossier de sa phase finale.
Le dénouement ne se jouera pas dans le fracas d’un communiqué militaire du Polisario. Il prend corps dans une accumulation: révision de la MINURSO, négociations cadrées par Washington, consolidation internationale du plan d’autonomie, pression sur les camps, isolement des parrains régionaux, et transformation progressive du coût politique algérien.
C’est pourquoi Es-Semara doit être interprétée froidement. Tout juste comme le symptôme d’une guerre déjà perdue sur son terrain principal: celui de la légitimité. Le Polisario tire parce qu’il ne peut plus convaincre. Alger parle de paix parce qu’elle ne peut plus cacher la mécanique qu’elle a longtemps alimentée. Le Mali s’éloigne de la fiction séparatiste au moment même où le Sahel démontre ce que produit l’alliance du séparatisme armé et du jihadisme.
Le Maroc, lui, doit tenir. Tenir militairement, tenir diplomatiquement, tenir nerveusement. Sa résilience n’est pas passive; elle est une discipline. Elle consiste à ne pas confondre le bruit d’une roquette avec le sens de l’histoire. Et le sens de l’histoire, aujourd’hui, n’est plus à l’attente indéfinie. Il est à l’autonomie sous souveraineté marocaine, à la fin du sanctuaire de Tindouf, et à la réduction progressive d’un appareil séparatiste à ce qu’il est devenu: une milice qui gesticule au bord de sa propre disparition.




