Entretien. «L’Union pour la Méditerranée peut encore remplir son rôle», selon la déléguée interministérielle française Nadia Hai

Nadia Hai, ambassadrice de France à la Méditerranée. (Y.Mannan/Le360)

EntretienEn visite à Rabat dans le cadre de ses fonctions de déléguée interministérielle à la Méditerranée, Nadia Hai nous a accordé une interview exclusive. Transition énergétique, stress hydrique, décarbonation des ports, avenir de l’Union pour la Méditerranée: l’ancienne députée dresse un état des lieux sans détour des dossiers qui lient la France et le Maroc et défend une vision assumée du leadership franco-marocain dans l’espace euro-méditerranéen.

Le 24/04/2026 à 10h39

Ancienne députée de la majorité présidentielle et ex-ministre déléguée chargée de la Ville, Nadia Hai occupe depuis peu le poste de déléguée interministérielle à la Méditerranée, une fonction transversale rattachée directement au gouvernement français, qui lui confère un mandat à la fois diplomatique et opérationnel sur les dossiers de coopération euro-méditerranéenne. Un poste sur mesure pour celle qui est d’origine franco-marocaine, plus particulièrement de Saïdia et qui a activement soutenu auprès de l’Élysée la reconnaissance de la marocanité du Sahara.

Sa visite au Maroc intervient dans un contexte chargé: réchauffement diplomatique entre Paris et Rabat après trois années de turbulences, de multiplication des crises régionales et la montée en puissance du Maroc comme interlocuteur incontournable en Afrique et en Méditerranée. À l’heure où l’Union pour la Méditerranée (UpM) peine encore à convaincre de son utilité réelle, l’entretien qu’elle nous a accordé éclaire la manière dont la France conçoit ce partenariat: le socle d’un projet méditerranéen plus large que l’axe purement bilatéral, où la souveraineté énergétique, technologique et maritime s’impose comme l’agenda central.

Le360: vous êtes aujourd’hui au Maroc en votre qualité de déléguée interministérielle à la Méditerranée. Qu’est-ce qui motive cette visite, quel projet, quels dossiers vous ont amenée ici et qu’en attendez-vous concrètement?

Nadia Hai: cette visite s’inscrit dans l’agenda de la délégation interministérielle à la Méditerranée. Elle répond à deux objectifs complémentaires: poursuivre les échanges bilatéraux inscrits dans le partenariat stratégique défini par le président de la République et Sa majesté le Roi et avancer sur les dossiers que la France et le Maroc portent ensemble au sein des instances euro-méditerranéennes. Les priorités sont claires: transition énergétique et écologique, stress hydrique, protection de la mer Méditerranée et virage technologique, des enjeux que nous devons traiter en partenaires.

La France et le Maroc sont souvent présentés comme des acteurs naturels pour impulser une dynamique méditerranéenne, mais au-delà des discours d’intention, qu’est-ce qui légitime réellement ce leadership aujourd’hui?

La France et le Maroc partagent d’abord une histoire et la présence d’une diaspora marocaine importante en France constitue un lien vivant entre nos deux pays. Au-delà, le Maroc s’est imposé comme une puissance de premier plan sur le continent africain en agriculture, en développement économique, en infrastructures et en innovation technologique. La France, de son côté, reste le moteur politique de l’Union européenne, avec une voix qui porte dans les institutions. Ce sont deux forces complémentaires qu’il faut conjuguer.

Sur quels dossiers cette convergence se traduit-elle concrètement aujourd’hui?

La transition énergétique est au cœur de notre agenda commun. Le conflit en cours dans la région l’illustre brutalement: la dépendance aux énergies fossiles a un coût et l’inflation qui en résulte nous rappelle l’urgence de cette transition. La France développe le nucléaire propre tandis que le Maroc mise sur les renouvelables. Ces trajectoires doivent se croiser. Il y a également la question de l’Intelligence artificielle (IA): voulons-nous une IA asiatique ou américaine, dont les valeurs, les langues et les références culturelles sont éloignées de ce que nous sommes? Ou une IA méditerranéenne, construite avec les talents présents au Maroc, en Tunisie, en France, en Europe? C’est un choix de souveraineté et il faut le faire maintenant.

Lors de votre dernière interview avec Le360, vous aviez déclaré que les enjeux de transition énergétique et écologique allaient «occuper une place centrale dans les mois et années à venir» et que plusieurs rendez-vous internationaux étaient attendus à cette fin. Avec le recul, quel bilan tirez-vous?

Ces enjeux sont loin d’être résolus et certains sont devenus urgents. Le stress hydrique est aujourd’hui une réalité qui appelle des réponses immédiates. La décarbonation des ports et du transport maritime est un autre chantier pressant: à l’horizon 2050, les experts prévoient la disparition de la biodiversité marine en mer Méditerranée. Ce n’est pas une perspective abstraite, c’est une échéance qui structure notre action dès maintenant.

Quels mécanismes ont été mis en place pour y répondre?

Plusieurs dispositifs sont en cours de déploiement. En France, la conférence des Nations unies sur les océans a consacré une journée méditerranéenne spécifiquement à cette problématique. Nous déployons par ailleurs une alliance des ports décarbonés, portée par le port de Marseille et nous souhaitons que le port de Tanger et de Nador rejoignent cette initiative. Au niveau de l’Union pour la Méditerranée, le programme Blue Med Partnership a mobilisé 28 millions d’euros de fonds publics, qui ont permis de lever des financements privés pour une enveloppe totale dépassant le milliard d’euros. Ces fonds soutiennent le développement des énergies renouvelables, l’installation de fermes solaires et la création d’unités de dessalement et de traitement des eaux usées. Enfin, le nouveau pacte pour la Méditerranée vient renforcer le dispositif UE-voisinage sud en intégrant des projets portés directement par les pays du Sud, en partenariat avec les pays du Nord.

L’Union pour la Méditerranée existe depuis 2008 mais peine à s’imposer comme un acteur de premier plan face à des défis aussi urgents que la gestion des flux migratoires ou la construction d’un espace de prospérité partagée. Aujourd’hui, où en est concrètement l’UpM en termes de résultats tangibles?

La critique est légitime. L’ambition initiale de l’UpM était de construire un vrai projet d’union méditerranéenne, doté d’une vision géostratégique capable de répondre aux crises de la région. La difficulté à concrétiser cette ambition a généré de la déception, de la frustration et progressivement un certain désintérêt pour l’institution. Mais la France croit profondément en ce que l’UpM peut apporter, particulièrement dans le contexte actuel, marqué par des conflits dont les effets se font sentir jusqu’aux économies des deux rives. Cette instance a vocation à être le cadre multilatéral qui manque aujourd’hui à la région. Le Maroc est un partenaire stratégique au sein de l’UpM et nous partageons une vision commune de ce que doivent être les relations euro-méditerranéennes. En septembre dernier, le ministre Nasser Bourita a organisé une retraite informelle à laquelle j’ai eu l’honneur de participer et cet échange a illustré la profondeur de cet alignement. Il faut aussi rappeler que l’UpM soutient de nombreux projets portés par la société civile, les associations, les acteurs économiques et les ONG. Ces initiatives, souvent moins visibles, contribuent au rapprochement concret des populations et tissent des liens durables entre les deux rives. C’est précisément ce qu’il faut non seulement préserver, mais intensifier.

Par Camilia Serraj et Yassine Mannan
Le 24/04/2026 à 10h39