Du flou au soutien à la marocanité du Sahara, six décennies de relations entre le Chili et le Maroc

Drapeaux du Chili et du Royaume du Maroc.

Après des décennies d’équilibrisme diplomatique, d’annonces restées sans lendemain et de résolutions parlementaires contradictoires, le Chili a enfin arrêté une position d’État sans équivoque. L’autonomie n’est plus seulement une proposition jugée favorablement par Santiago. Elle est désormais la solution que le pays soutient dans le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale du Maroc.

Le 22/09/2026 à 17h15

Le Chili a mis fin à plusieurs décennies d’ambiguïté sur la question du Sahara. Dans une déclaration conjointe signée à New York, le gouvernement de José Antonio Kast a exprimé, pour la première fois, son soutien sans réserve à la souveraineté du Maroc sur l’ensemble de son territoire, Sahara compris. Il a également estimé que l’initiative d’autonomie présentée par le Royaume en 2007 constituait la solution politique «juste, durable et mutuellement acceptable» au différend.

Le texte a été signé par le ministre chilien des Affaires étrangères, Francisco Pérez Mackenna, et son homologue marocain, Nasser Bourita, en marge de la 81e Assemblée générale des Nations unies. Cette rencontre, intervenue à l’occasion du 65e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre les deux pays, a également permis la signature des termes de référence ouvrant la voie aux négociations en vue d’un accord de libre-échange.

La déclaration dépasse largement les formulations jusque-là privilégiées par Santiago. Le Chili ne se contente plus de saluer les «efforts sérieux et crédibles» du Maroc ni de soutenir une solution négociée sous l’égide des Nations unies. Il reconnaît expressément la souveraineté marocaine et annonce son intention de traduire cette position sur le terrain économique, en favorisant les investissements, les échanges commerciaux et les projets de développement productif dans le Sahara marocain.

«Le Chili soutient la souveraineté du Royaume du Maroc sur l’ensemble de son territoire, y compris la région du Sahara occidental», affirme le communiqué publié par le ministère chilien des Affaires étrangères. Santiago considère en outre l’autonomie comme la solution politique au différend et fait sienne la résolution 2797 du Conseil de sécurité, qui a consacré la proposition marocaine comme base des négociations.

Un pas qu’aucun gouvernement chilien n’avait encore franchi

La portée de cette déclaration ne tient pas uniquement au soutien accordé au plan d’autonomie. Le véritable tournant historique réside dans la reconnaissance explicite de la souveraineté du Maroc sur le Sahara.

Jusqu’à présent, les différents gouvernements chiliens s’étaient abstenus de se prononcer directement sur la question de la souveraineté. La position officielle de Santiago reposait sur trois principes. Le Chili ne reconnaissait pas l’autoproclamée «RASD», réaffirmait le rôle central des Nations unies et appelait à une solution politique négociée et acceptable par les parties.

Cette ambiguïté a longtemps permis à deux courants de coexister. D’un côté, des organisations et des parlementaires proches du Front Polisario réclamaient la reconnaissance de l’entité séparatiste. De l’autre, des responsables issus de la quasi-totalité de l’échiquier politique chilien se rapprochaient progressivement de l’initiative marocaine d’autonomie.

Dans les faits, la politique étrangère de l’État chilien ne s’est toutefois jamais traduite par la reconnaissance de l’entité séparatiste. Un rapport de la Bibliothèque du Congrès national, publié en 2019, confirmait que le Chili n’avait ni reconnu la prétendue RASD ni établi de relations diplomatiques avec elle.

La déclaration de New York lève désormais toute ambiguïté. Le Chili ne se contente plus de refuser la reconnaissance d’une entité séparatiste dépourvue de contrôle territorial effectif et de représentation aux Nations unies. Il inscrit formellement le Sahara dans le champ de la souveraineté marocaine et érige l’autonomie en cadre politique pour mettre définitivement fin au différend.

Des relations diplomatiques établies en 1961

Le Chili et le Maroc ont établi des relations diplomatiques le 6 octobre 1961. La première ambassade permanente du Chili au Maroc a été inaugurée en 1977. Fermée par la suite pendant six ans, elle n’a rouvert définitivement ses portes qu’en 1998. Le Maroc avait, pour sa part, ouvert son ambassade à Santiago en août 1996.

À partir du début des années 1980, les deux pays ont développé une coopération de plus en plus étroite au sein des organisations internationales et multiplié les visites politiques. Ce rapprochement a conduit à la création d’une Commission mixte ainsi qu’à la signature de plusieurs accords bilatéraux.

La visite d’État effectuée par le roi Mohammed VI au Chili en décembre 2004 a marqué une étape décisive. Il s’agissait de la première visite d’un monarque arabe et musulman dans ce pays d’Amérique du Sud. Elle a permis de consolider une relation qui, jusque-là, était demeurée relativement discrète.

Le rapprochement politique s’est poursuivi avec l’ouverture de consulats honoraires chiliens à Tanger et Marrakech, venus s’ajouter à celui de Casablanca, puis avec la création, en 2010, du Groupe interparlementaire chileno-marocain.

L’annonce de 1999 qui n’a jamais abouti à une reconnaissance

L’épisode invoqué pendant des années par les partisans du Front Polisario remonte à novembre 1999, sous le gouvernement d’Eduardo Frei Ruiz-Tagle. D’après des documents cités ultérieurement devant le Congrès chilien, le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Juan Gabriel Valdés, avait adressé, le 30 novembre, une lettre à un représentant du mouvement séparatiste pour lui faire part de la décision présidentielle de reconnaître la prétendue république sahraouie.

Cette décision n’a cependant jamais été mise en œuvre. Elle n’a été suivie ni de l’établissement de relations diplomatiques, ni d’un échange d’ambassadeurs, ni de l’intégration de cette supposée reconnaissance dans la pratique diplomatique chilienne. Les gouvernements suivants ne l’ont pas davantage considérée comme un acte diplomatique accompli.

Cette distinction est essentielle. En 1999, une annonce a bien été formulée, mais elle n’a jamais été concrétisée. Il n’y a donc pas eu de reconnaissance effective et durable de la part de l’État chilien. Deux décennies plus tard, la Bibliothèque du Congrès national continuait d’ailleurs d’affirmer officiellement que le Chili n’avait jamais reconnu l’entité séparatiste.

Cet épisode a régulièrement ressurgi dans les débats parlementaires. Ses défenseurs évoquaient une «parole donnée» que le Chili aurait été tenu d’honorer. Le ministère des Affaires étrangères a, au contraire, maintenu une ligne diplomatique constante, continuant de considérer le Maroc comme le seul État reconnu sur ce territoire.

Les pressions parlementaires sous le premier mandat de Michelle Bachelet

Sous le premier gouvernement de Michelle Bachelet, plusieurs députés ont tenté de relancer le processus de reconnaissance resté sans suite en 1999. En 2006, des organisations favorables au Front Polisario ont adressé une lettre à la présidente. L’année suivante, une partie de la Chambre des députés a de nouveau réclamé l’établissement de relations diplomatiques avec l’entité séparatiste.

C’est pourtant au cours de cette même période qu’est intervenu le premier soutien institutionnel majeur du Chili à la proposition marocaine. Le 9 mai 2007, quelques semaines seulement après la présentation par le Maroc de son initiative d’autonomie aux Nations unies, la Chambre des députés a adopté une résolution appuyant les efforts inscrits dans le cadre de la résolution 1754 du Conseil de sécurité.

Le texte a recueilli 60 voix pour, une contre et deux abstentions. La Chambre a qualifié l’initiative d’«effort sérieux et crédible» susceptible de contribuer au règlement du différend, à la stabilité régionale et à l’avenir des pays du Maghreb.

Cette décision revêt une importance particulière puisqu’elle a été adoptée sous un gouvernement de centre gauche et avec le soutien de plusieurs forces politiques. L’appui chilien à l’initiative marocaine n’est donc pas né avec l’actuel gouvernement conservateur de José Antonio Kast.

La position du Parlement n’a toutefois pas été parfaitement constante. En juillet 2009, la Chambre a adopté une nouvelle résolution demandant à Michelle Bachelet de reconnaître l’entité séparatiste. L’exécutif n’y a pas donné suite. En janvier 2010, le député socialiste Sergio Aguiló a de nouveau demandé publiquement pourquoi le ministère des Affaires étrangères n’avait pas exécuté les demandes de la Chambre. Son intervention confirmait indirectement que, malgré les initiatives parlementaires successives, le Chili ne reconnaissait toujours pas la prétendue RASD.

Piñera n’a pas davantage reconnu l’entité séparatiste

Les pressions se sont poursuivies après l’arrivée de Sebastián Piñera à la présidence. Le 2 septembre 2010, la Chambre des députés a adopté la résolution 134, présentée par une trentaine de parlementaires issus de la majorité comme de l’opposition, afin de réclamer une nouvelle fois la reconnaissance de l’entité séparatiste et l’établissement de relations diplomatiques avec celle-ci.

La résolution rappelait les demandes formulées en 1999 et en 2009. Elle n’a cependant entraîné aucun changement dans la position de l’exécutif. Le gouvernement Piñera n’a pas reconnu la prétendue RASD et a maintenu les relations diplomatiques avec le Maroc.

Le décalage entre le Congrès et le ministère des Affaires étrangères s’est ainsi installé dans la durée. Les résolutions parlementaires traduisaient les positions de leurs promoteurs, mais ne modifiaient pas automatiquement la politique étrangère, dont la conduite relève constitutionnellement du président de la République.

Un nouveau soutien à l’autonomie sous Bachelet

L’initiative marocaine a bénéficié d’un nouvel appui de poids au cours du second mandat de Michelle Bachelet. Le 9 janvier 2018, le Sénat chilien a adopté à l’unanimité et sans débat un projet d’accord demandant à la présidente de soutenir la résolution 1754 du Conseil de sécurité, relative à la proposition d’autonomie présentée par le Maroc en 2007.

Le texte était porté par des sénateurs issus de sensibilités politiques très diverses, parmi lesquels Andrés Zaldívar, Carolina Goic, Adriana Muñoz, Guido Girardi, Alejandro Guillier, Ricardo Lagos Weber, Manuel José Ossandón, Jorge Pizarro et Patricio Walker.

Ce deuxième soutien parlementaire a montré que la proposition marocaine n’était plus défendue par les seuls secteurs conservateurs. L’autonomie commençait à s’imposer comme une solution réaliste auprès de parlementaires de droite, du centre et de la gauche chilienne.

La même année, les deux pays ont signé à Rabat un mémorandum portant création d’un Comité conjoint du commerce et des investissements. La Direction générale des relations économiques internationales avait alors indiqué que l’objectif était de diversifier les échanges, d’encourager les investissements réciproques et de cerner les secteurs susceptibles de faire l’objet de futures négociations commerciales. Le Chili avait déjà réalisé une étude de préfaisabilité sur un éventuel accord commercial avec le Maroc.

Boric a maintenu la non-reconnaissance et rapproché le Chili du Maroc

L’arrivée de Gabriel Boric à La Moneda, en mars 2022, a suscité de nouvelles attentes parmi les groupes favorables au Front Polisario. Plus de 200 responsables politiques, universitaires, syndicalistes et organisations ont adressé une lettre au nouveau président pour lui demander de reconnaître l’entité séparatiste.

Le gouvernement Boric n’a pas accédé à cette demande. La réponse transmise par le ministère des Affaires étrangères a réaffirmé que le Chili ne reconnaissait pas la prétendue RASD.

Loin de remettre en cause le rapprochement avec le Maroc, l’exécutif de Gabriel Boric l’a approfondi. En octobre 2022, la sous-secrétaire chilienne aux Relations extérieures, Ximena Fuentes, s’est rendue à Rabat pour coprésider la sixième réunion du Mécanisme de consultations politiques. Les deux délégations sont convenues de relancer l’agenda bilatéral dans les domaines du commerce, des énergies renouvelables, de la sécurité alimentaire, de l’égalité entre les femmes et les hommes, de la culture et de la coopération Sud-Sud.

L’avancée politique la plus nette est intervenue le 18 décembre 2024, lorsque le ministre chilien des Affaires étrangères, Alberto van Klaveren, a rencontré Nasser Bourita à Rabat.

La déclaration conjointe publiée à cette occasion a expressément inscrit la recherche d’une solution «dans le cadre de l’initiative présentée par le Maroc aux Nations unies en avril 2007». Le Chili a également salué les «efforts sérieux et crédibles» déployés par le Royaume en vue de parvenir à une solution politique réaliste, viable et définitive.

Le gouvernement Boric n’est pas allé jusqu’à reconnaître formellement la souveraineté marocaine, mais il a rompu avec l’ancienne posture d’équidistance. L’autonomie n’était plus présentée comme une proposition parmi d’autres, mais comme le cadre dans lequel la solution devait être construite.

Le Sénat s’est de nouveau prononcé en 2025

Le 21 janvier 2025, le Sénat a franchi une nouvelle étape en adoptant un accord en faveur de l’initiative marocaine visant à négocier un statut d’autonomie. Le texte qualifiait la proposition de solution «pacifique, définitive et durable» et demandait au président Boric de maintenir le soutien du Chili à la résolution 1754 du Conseil de sécurité.

L’accord a recueilli 18 voix favorables. S’il a été adopté sans aucun vote contre parmi les sénateurs présents, les 50 membres de la Chambre haute n’ont pas participé au scrutin. Cette précision est nécessaire, certaines informations ayant présenté la décision comme un soutien unanime de l’ensemble du Sénat.

Une nouvelle fois, la portée transpartisane du texte constituait l’un de ses principaux enseignements. Le projet avait été signé par des parlementaires appartenant à différentes forces politiques, parmi lesquels Yasna Provoste, José Miguel Insulza, Ricardo Lagos Weber, Ximena Rincón, Francisco Chahuán, Felipe Kast, Manuel José Ossandón, Jaime Quintana et Paulina Núñez.

La résolution 2797 a accéléré l’évolution de la position chilienne

L’évolution de la position de Santiago s’est inscrite dans une transformation plus large au sein du Conseil de sécurité des Nations unies.

Adoptée le 31 octobre 2025, la résolution 2797 a prorogé le mandat de la MINURSO jusqu’en octobre 2026 et appelé à faire progresser les négociations sur la base de la proposition marocaine d’autonomie. Le texte a considéré qu’une véritable autonomie sous souveraineté marocaine pouvait constituer la solution la plus viable, tout en réaffirmant la nécessité de parvenir à un accord politique définitif et mutuellement acceptable.

La résolution a recueilli onze voix pour et trois abstentions, celles de la Chine, de la Russie et du Pakistan. L’Algérie a décidé de ne pas prendre part au vote.

Le Chili ne siégeait pas au Conseil de sécurité, mais l’évolution de l’instance internationale a créé un nouveau cadre diplomatique. La position désormais adoptée par Santiago s’appuie directement sur cette résolution et sur la place croissante qu’occupe l’autonomie dans les efforts internationaux visant à régler le différend.

Du soutien politique à une stratégie économique commune

La déclaration de New York ouvre un volet économique d’une portée considérable. Le Chili n’annonce pas seulement son intention de promouvoir les investissements, les échanges commerciaux et le développement productif dans le Sahara marocain. Il inscrit cette décision dans le prolongement d’une relation bilatérale qui n’a cessé de progresser tout au long de l’année 2026, au fil des visites officielles, des négociations commerciales, des accords sanitaires, des rencontres entre opérateurs économiques et des projets de coopération agricole, scientifique et culturelle.

Cette dynamique a commencé à s’accélérer en janvier, avec la première visite au Chili d’un responsable marocain chargé du commerce extérieur. Omar Hejira, secrétaire d’État chargé du Commerce extérieur, a rencontré à Santiago Claudia Sanhueza, alors sous-secrétaire aux Relations économiques internationales. Les deux responsables sont convenus de structurer une coopération économique à long terme, de réactiver le Comité conjoint du commerce et des investissements et d’engager les travaux techniques nécessaires à l’étude d’un accord commercial.

Ce comité avait été créé par un mémorandum signé à Rabat en octobre 2018 et s’était réuni pour la première fois en mai 2019. La visite d’Omar Hejira a permis de relancer un mécanisme resté inactif pendant plusieurs années et d’en faire la plateforme institutionnelle chargée de préparer les négociations actuelles.

La déclaration publiée à l’issue de la rencontre de janvier soulignait la complémentarité des deux économies et la nécessité de doter leur relation d’un cadre stable, propre à faciliter le commerce, les investissements et le développement de chaînes de valeur communes. Le Chili avait alors désigné le Maroc comme l’un des marchés africains prioritaires de sa stratégie de diversification.

Le rapprochement ne s’est pas limité aux administrations centrales. Les échanges parlementaires, universitaires et culturels se sont également multipliés en 2026. Le 7 juillet, les groupes d’amitié de la Chambre des représentants du Maroc et de la Chambre des députés du Chili se sont réunis à Rabat autour de la coopération législative et économique.

En mai, l’ambassade du Chili a participé à la Semaine de la langue espagnole au Maroc en rendant hommage à l’écrivain Jorge Edwards. En juin, l’Université du Chili a présenté à Rabat l’ouvrage «Chili-Maroc, défis communs et espaces de coopération», réalisé avec l’ambassade du Maroc à Santiago et le Centre culturel Mohammed VI pour le dialogue des civilisations. La publication explorait les possibilités d’élargir la coopération aux secteurs de l’énergie, de l’agro-industrie, du développement durable et de l’enseignement supérieur.

Ces échanges s’appuient sur une architecture plus ancienne, qui comprend l’Accord-cadre culturel, la coopération entre les académies diplomatiques et l’action du Centre culturel Mohammed VI de Coquimbo. Ils prolongent également l’élan donné par la première édition du Congreso Futuro organisée hors d’Amérique latine, qui s’est tenue au Maroc en décembre 2024 en présence de chercheurs, de parlementaires et d’universitaires des deux pays.

Un premier pas vers l’accord commercial

Les négociations économiques ont franchi une nouvelle étape en juin 2026. La sous-secrétaire chilienne aux Relations économiques internationales, Paula Estévez, s’est rendue au Maroc, où elle a rencontré Omar Hejira à Rabat. À l’issue de leurs échanges, les deux responsables ont signé une déclaration conjointe exprimant officiellement leur volonté d’avancer vers la conclusion d’un accord commercial.

La démarche revêtait une double portée. Pour le Chili, il s’agirait du premier accord de ce type conclu avec un pays africain. Pour le Maroc, ce serait le premier avec une économie d’Amérique latine.

Paula Estévez avait alors présenté le Royaume comme une économie émergente, ouverte aux investissements et complémentaire de la structure exportatrice chilienne. Elle avait surtout insisté sur sa position géographique. Le Chili ne considère pas seulement le Maroc comme un marché de près de 40 millions d’habitants, mais également comme une porte d’entrée vers le reste de l’Afrique, seul continent avec lequel Santiago ne disposait encore d’aucun accord commercial.

Cette visite s’est accompagnée de la première rencontre d’affaires organisée par ProChile en Afrique du Nord. L’événement a réuni à Rabat 16 entreprises chiliennes exportatrices de produits agroalimentaires, de vins et de produits de la mer, ainsi que 30 acheteurs venus de 13 pays d’Afrique, d’Europe et du Moyen-Orient.

Au total, 188 rendez-vous commerciaux ont été organisés en deux jours, pour des perspectives d’affaires dépassant 16,2 millions de dollars. Parmi les produits mis en avant figuraient le saumon, la truite, les moules, les cerises, les myrtilles, les kiwis, les pommes, les produits surgelés, le miel, le vin et le pisco.

Six entreprises de la région chilienne de Ñuble ont pris part à cette mission. Plusieurs d’entre elles ont suscité l’intérêt concret d’importateurs africains et moyen-orientaux, dont certains se sont déclarés prêts à se rendre par la suite au Chili afin de visiter leurs installations de production.

Pour convaincre les entreprises, ProChile a ouvertement mis en avant la position stratégique du Maroc. L’agence a notamment souligné la qualité du réseau logistique du Royaume et le rôle du port Tanger Med, relié à plus de 180 ports et devenu l’une des principales plateformes maritimes d’Afrique et de la Méditerranée.

La rencontre de Rabat a montré que le rôle du Maroc comme trait d’union entre le Chili et l’Afrique avait dépassé le stade des discours pour se traduire par des contacts directs entre opérateurs économiques. L’objectif ne consistait plus seulement à exporter vers le marché marocain, mais à s’appuyer sur ses infrastructures, sa connectivité et ses accords commerciaux pour accéder à des marchés beaucoup plus vastes.

L’agriculture comme premier terrain d’application

Le secteur agroalimentaire est rapidement devenu le principal laboratoire de ce rapprochement. Le 7 août, le Service agricole et de l’élevage du Chili et l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires du Maroc ont signé à Santiago un protocole portant sur la quarantaine, la protection phytosanitaire et la santé animale.

Cet accord harmonise les procédures, simplifie les démarches entre les deux administrations et instaure un cadre de coopération technique destiné à ouvrir le marché marocain à de nouveaux produits chiliens d’origine végétale ou animale ainsi qu’à leurs dérivés. Son importance est déterminante puisque, sans autorisations sanitaires, les avantages tarifaires d’un futur accord commercial resteraient d’une portée limitée.

Paula Estévez a présenté ce protocole comme l’aboutissement de plusieurs années de travail. Le directeur national du Service agricole et de l’élevage, Domingo Rojas, a souligné qu’il permettrait de renforcer la confiance entre les deux institutions et de progresser vers une ouverture effective des marchés.

D’après des estimations de l’International Trade Centre citées par le gouvernement chilien, les exportations vers le Maroc pourraient augmenter d’environ 48 millions de dollars d’ici à 2030 si les deux pays améliorent les conditions d’accès à leurs marchés. Plus de 40% de ce potentiel concernerait des produits agricoles.

Les noix, les kiwis, les pommes, les avocats, les poires, les cerises, les raisins, les raisins secs, les pruneaux, les fruits rouges surgelés, les amandes, les pêches, les nectarines et les figues figurent parmi les produits offrant les meilleures perspectives.

La marge de progression demeure considérable. Les produits agroalimentaires chiliens ne représentent encore que 0,2% des importations marocaines du secteur, alors que le Maroc a acheté à l’étranger, en 2025, plus de 11 milliards de dollars de produits agricoles et alimentaires.

Dakhla figurait déjà dans les plans économiques

La signature du protocole sanitaire a également fait apparaître un élément qui revêt aujourd’hui une portée politique particulière. L’ambassadrice du Maroc au Chili, Kenza El Ghali, avait publiquement associé le rapprochement commercial entre les deux pays au futur port Dakhla Atlantique.

La diplomate avait souligné la complémentarité potentielle entre le Corridor routier biocéanique sud-américain et la nouvelle infrastructure portuaire marocaine. À long terme, ces deux projets pourraient servir de socle à un corridor maritime entre le Chili et le Maroc, permettant d’acheminer davantage de viande, de fruits à coque et d’autres produits chiliens vers le Royaume, avant leur redistribution vers le reste du continent africain.

Ces déclarations ne figuraient pas uniquement dans une communication diplomatique marocaine. Elles ont également été reprises dans les informations officielles publiées par le ministère chilien de l’Agriculture et par l’ambassade du Chili au Maroc. Deux mois avant que Santiago ne reconnaisse expressément la souveraineté marocaine sur le Sahara, Dakhla apparaissait déjà dans les projets bilatéraux comme une possible plateforme de connexion entre l’Amérique du Sud, l’Afrique et l’Atlantique.

Cet antécédent donne une traduction concrète à l’engagement désormais pris à New York. Lorsque le Chili annonce qu’il encouragera les investissements, les échanges commerciaux et le développement productif dans le Sahara marocain, il ne part pas de zéro. Le pays avait déjà reconnu la valeur stratégique de Dakhla Atlantique dans la perspective d’une future route commerciale vers l’Afrique.

Des rencontres d’affaires à la coopération technologique

La coopération agricole a continué de progresser en septembre. Du 14 au 17, ProChile a organisé au Maroc une mission de prospection dans le secteur agricole, ponctuée de visites d’entreprises, de réunions institutionnelles et de rencontres directes avec des opérateurs locaux.

Le 14 septembre, la Chambre de commerce, d’industrie et de services de Rabat-Salé-Kénitra a accueilli une délégation d’entreprises chiliennes. La journée a été rythmée par des rencontres destinées à faire émerger des projets dans les domaines du commerce, de l’investissement et de la coopération technologique.

Deux jours plus tard, Tanger a accueilli la 43e édition du Séminaire international des fruits rouges organisé par Blueberries Consulting. La séance d’ouverture a réuni Jorge Esquivel, de Blueberries Consulting, Youssef Bensajjy, de l’Office régional de mise en valeur agricole du Loukkos, Mohamed Amouri, d’Interproberries, ainsi que l’ambassadeur du Chili au Maroc et le représentant commercial de ProChile.

Les discussions ont porté sur la gestion de l’eau, les nouvelles variétés, la génétique, la nutrition végétale, les technologies agricoles et l’ouverture de nouveaux marchés. Les entreprises chiliennes ont pu présenter leurs solutions et nouer des contacts avec l’un des secteurs exportateurs les plus dynamiques de l’agriculture marocaine.

Cette mission a confirmé que la relation ne se résumait pas aux échanges de produits finis. Le Chili et le Maroc explorent également le transfert de connaissances, les technologies agricoles, la gestion des ressources hydriques, les biotechnologies et les services spécialisés. Autant de secteurs dans lesquels les deux pays sont confrontés à des défis climatiques similaires et peuvent bâtir des chaînes de valeur communes.

Une négociation préparée tout au long de l’année

Le 2 septembre, le sous-secrétaire chilien aux Relations extérieures, Patricio Torres, a reçu l’ambassadrice Kenza El Ghali afin d’examiner les termes de référence du futur accord et de préparer de nouvelles rencontres de haut niveau. Cet entretien a confirmé que le processus avait dépassé le stade de l’intérêt politique général pour entrer dans la définition de son cadre technique.

Trois semaines plus tard, Francisco Pérez Mackenna et Nasser Bourita ont signé ces termes de référence à New York. L’annonce est ainsi venue couronner une séquence précise, amorcée par la visite d’Omar Hejira à Santiago, poursuivie avec la déclaration commerciale de juin, puis concrétisée par des rencontres d’affaires et des accords sanitaires. Cette dynamique a ensuite intégré Dakhla à la réflexion logistique avant d’aboutir à l’ouverture officielle du processus devant conduire à un accord commercial.

Les échanges bilatéraux restent relativement modestes, mais suivent une trajectoire ascendante. Leur montant est passé de 10,4 millions de dollars en 2003 à 80,3 millions en 2025. Au cours du dernier exercice, le Chili a exporté vers le Maroc pour 16,6 millions de dollars de marchandises et importé 63,7 millions de dollars de produits marocains. Au total, 62 entreprises chiliennes ont vendu leurs produits au Royaume, les denrées alimentaires représentant 77% des exportations.

Les chiffres actuels n’expliquent cependant qu’une partie de cet intérêt. Santiago ne cherche pas seulement à accroître ses exportations vers le Maroc, mais à faire du Royaume un partenaire industriel, une plateforme logistique et une porte d’entrée vers l’Afrique. Le Maroc voit, pour sa part, dans le Chili un accès à l’Amérique latine et à la région Asie-Pacifique, ainsi qu’un partenaire disposant d’une solide expérience dans l’agriculture, les mines, les énergies renouvelables, la gestion de l’eau et les accords commerciaux.

La déclaration de New York réunit enfin les deux dimensions de ce rapprochement. Le Chili reconnaît la souveraineté marocaine sur le Sahara et s’engage, dans le même mouvement, à y développer des relations économiques concrètes. La politique rejoint ainsi une réalité que le commerce avait déjà commencé à dessiner. Dakhla n’apparaît plus seulement comme une partie du territoire dont Santiago reconnaît la souveraineté marocaine, mais comme l’un des points d’ancrage de la future connexion atlantique entre le Maroc, le Chili et le marché africain.

Par Faiza Rhoul
Le 22/09/2026 à 17h15