Le Maroc a considérablement avancé sur le front des infrastructures numériques et de la connectivité, affirmant sa volonté de bâtir une économie moderne. Pourtant, dans les entreprises, le passage de l’équipement technologique à la véritable transformation digitale s’avère bien plus ardu que prévu. Si les progiciels de gestion, les outils de relation client, le cloud et l’intelligence artificielle se multiplient et deviennent plus accessibles, leur simple présence ne garantit en rien des gains de productivité immédiats. Pour Badr Ben Laswad, expert en digitalisation et Managing Partner de Yealead, le prochain grand défi national n’est plus d’ordre technologique, mais bel et bien organisationnel, exigeant d’intégrer ces solutions aux processus internes et aux méthodes de management, relaie le magazine hebdomadaire Challenge.
Ce paradoxe mérite que l’on s’y arrête, car si les entreprises affichent des taux de connexion très élevés grâce aux investissements publics menés ces dernières années, l’utilisation intensive des technologies avancées demeure plus contrastée. L’expert souligne qu’il ne s’agit pas d’un échec de la stratégie marocaine, mais plutôt de la transition logique d’une phase d’équipement vers une phase de performance. Les données du Haut-Commissariat au Plan confirment cet écart, montrant qu’en 2019 déjà, l’accès à Internet concernait la quasi-totalité des grandes entreprises et des PME, tandis que le recours à des logiciels professionnels spécialisés restait nettement en retrait, illustrant une digitalisation encore à mi-chemin.
Pour franchir ce cap, les structures économiques se heurtent à une combinaison d’obstacles complexes, au premier rang desquels figure le coût global de la transformation. Acheter un logiciel ne représente qu’une infime fraction de l’investissement initial, auquel s’ajoutent la migration des données, la formation des collaborateurs, la maintenance et la sécurisation des systèmes. Pour une petite ou moyenne structure, cette addition s’avère difficile à absorber, transformant l’acquisition technologique en un véritable parcours du combattant financier et logistique qui demande des ressources adaptées.
Une fois la barrière financière surmontée, un second défi tout aussi profond émerge: celui des compétences et des profils hybrides. Le frein ne réside pas dans la simple manipulation d’un outil informatique, mais dans l’aptitude des collaborateurs à transformer un système numérique en un gain de productivité mesurable pour l’entreprise. En outre, cette transition bouscule des habitudes profondément enracinées en formalisant des flux jusqu’alors informels, ce qui provoque parfois la résistance de dirigeants et d’équipes attachés à des méthodes de travail fondées sur l’expérience individuelle et la détention exclusive du savoir, lit-on dans Challenge.
Installer un progiciel ou migrer vers le cloud sans questionner ses méthodes de travail revient simplement à automatiser des dysfonctionnements existants, d’autant plus que la donnée demeure souvent l’angle mort de cette organisation. Avec l’irruption de l’intelligence artificielle, cette exigence devient cruciale, car aucune technologie prédictive ne saurait produire des résultats probants à partir d’informations éparpillées entre fichiers Excel et messageries, rendant indispensables la centralisation des données, leur gouvernance et le renforcement d’une cybersécurité garante de la continuité d’activité.
Dans cette course à la performance, l’intelligence artificielle risque de creuser un fossé entre des grands groupes dotés de moyens importants et des TPME plus vulnérables, bien que l’expert y a également vu un formidable accélérateur de rattrapage grâce à des barrières à l’entrée relativement faibles. Le Maroc s’est ainsi hissé à un carrefour décisif, où le véritable juge de paix ne sera plus le nombre de technologies adoptées, mais l’amélioration concrète de la productivité, de la réduction des coûts et de la qualité des décisions au sein des entreprises.



