Il y a des retraites discrètes, dignes, consacrées à la lecture ou aux mémoires. Celle d’Amar Belani a pris une autre forme: une fuite ininterrompue de prose. Entre le 2 et le 12 octobre, sa page d’auteur sur TSA aligne dix textes en onze jours. Le 12 octobre, il en livre deux d’un coup: l’un sur l’espace aérien du Sahara, l’autre sur le «naufrage du Parti socialiste» français. Le 9, c’était le Sahel. Le 8, la Mauritanie. Le 7, Staffan de Mistura, puis le rapport de Guterres dans la foulée. Le 4, la Libye. Le 2, l’énergie. Quand TSA sature, Algérie Patriotique et d’autres sites prennent le relais. Le robinet ne se ferme jamais.
Cette production ne relève plus de l’analyse, mais de l’incontinence. Belani n’écrit pas parce qu’il a quelque chose à dire. Il écrit parce qu’il faut remplir. Et il remplit.
Ministre le temps d’un tweet
Pour comprendre une telle fébrilité, il faut revenir à mars 2023. Ramtane Lamamra est écarté du ministère des Affaires étrangères. Amar Belani, alors secrétaire général de la maison, se voit déjà dans le fauteuil. Il est si sûr de son fait qu’il en informe son ami, le journaliste espagnol Ignacio Cembrero, qui s’empresse d’annoncer la nouvelle sur les réseaux sociaux. Le lendemain, Ahmed Attaf est nommé. Belani apprend ainsi, en même temps que les lecteurs de Cembrero, qu’il ne sera jamais ministre.
La suite est une humiliation en règle. Quelques semaines plus tard, il est expédié à Ankara. Pour un diplomate qui s’était annoncé chef de la diplomatie, l’ambassade en Turquie a tout d’une salle d’attente avant la sortie. Le régime algérien a ses manières: il ne limoge pas toujours, il rapetisse.
Ce n’est pas sa première disgrâce. En septembre 2020, Abdelmadjid Tebboune l’avait déjà rappelé de Bruxelles, où il occupait depuis 2013 le confortable poste d’ambassadeur auprès de la Belgique et de l’Union européenne. Sept ans dans la capitale européenne, à pourfendre l’Europe et le Maroc depuis une résidence diplomatique, avant d’être renvoyé à Alger. Suivront une année sans affectation, puis un poste d’envoyé spécial, puis le secrétariat général, puis Ankara. La carrière de Belani ressemble à un ascenseur dont il ne contrôle pas les boutons. Le régime, si. Et il recycle.
Belani a été ressorti du placard, non pour négocier, non pour représenter, mais pour noircir du papier. À l’approche de la résolution du Conseil de sécurité sur le Sahara, il fallait quelqu’un pour alimenter la presse en éléments de langage. Le poste ne demandait ni talent ni nuance. Belani était disponible. L’homme qui se rêvait en chef de la diplomatie a fini commis aux tribunes. On ne descend pas plus bas dans la hiérarchie sans quitter le bâtiment.
Le Maroc, son idée fixe
Sans surprise, le Maroc est son obsession. Selon un décompte du site Bladi, cinq de ses treize tribunes publiées entre le 20 août et le 18 septembre portaient directement sur le Royaume ou le Sahara. Les autres y reviennent par la bande, comme un tic. Le contenu, lui, ne s’élève jamais au-dessus du tract: la «capacité de nuisance de Rabat», des complots recyclés, des certitudes assénées et des raisonnements qui se contredisent d’une semaine sur l’autre. Le 3 septembre, l’Espagne est «tétanisée» par le Maroc. Dix jours plus tard, la voici démocratie exemplaire qui tient tête à Rabat. À ce rythme de production, il n’a manifestement plus le temps de relire ses textes précédents.
Le plus savoureux est ailleurs. À force de vouloir démontrer que le Maroc menace toute la région, Belani en vient à dresser la liste de ses alliances, de ses succès diplomatiques et de son influence. Comme l’a relevé un confrère, il voulait ridiculiser le Royaume et finit par rédiger l’inventaire de sa puissance. On n’avait jamais vu propagande aussi généreuse envers l’adversaire. Rabat pourrait presque le remercier.
Le métier, ça ne s’improvise pas, même après quarante ans de carrière
Qu’on ne s’y trompe pas. Un ancien diplomate a parfaitement le droit de défendre les positions de son pays, même celles d’un régime aux abois, même en caressant le pouvoir dans le sens du poil. L’Algérie en a compté qui savaient le faire avec une certaine tenue. Abdelaziz Rahabi, ancien ambassadeur à Madrid et ancien ministre, signait régulièrement des tribunes construites, avec lesquelles on pouvait être en désaccord sans avoir l’impression de lire un communiqué de caserne. Depuis que Belani occupe le terrain, on l’entend beaucoup moins. La mauvaise monnaie chasse la bonne.
La différence tient en un mot: le métier. Un diplomate pèse ses mots parce qu’il sait qu’ils engagent. Belani, lui, les déverse au kilo. Il confond l’abondance et l’influence, la répétition et l’argument, la tribune et le tract. Quarante ans de carrière pour en arriver là: écrire tous les jours, sur tout, pour ne convaincre personne.
Il voulait diriger la diplomatie algérienne. Il en est devenu le bruit de fond.




