Médicaments: la baisse des prix devra aussi garantir la continuité des traitements

Des médicaments dans une pharmacie.

La baisse annoncée des prix d’environ 300 médicaments pourrait réduire le reste à charge des patients et les dépenses de l’assurance maladie. Pour transformer ce gain tarifaire en progrès durable d’accès aux traitements, le suivi devra aussi porter sur la disponibilité, les volumes et la continuité des approvisionnements.

Le 08/10/2026 à 09h27

La première vague de baisse des prix annoncée le 25 septembre 2026 concerne environ 300 médicaments. Les estimations ministérielles évoquent plus d’un milliard de dirhams d’économies potentielles, dont près de 250 millions correspondant à une réduction du reste à charge des patients. Ces montants donnent une première mesure de l’enjeu financier, sans toutefois permettre de mesurer l’amélioration effective de l’accès aux traitements.

«La baisse du prix d’un médicament constitue un progrès pour le patient uniquement si elle se traduit par une accessibilité réelle et durable», estime le Dr Rachid Abouzeid, expert en régulation des produits de santé et systèmes de décision. L’évaluation doit donc dépasser le seul prix public de vente (PPV) et rapprocher l’évolution tarifaire de la disponibilité des produits et de la continuité de leur approvisionnement.

Le PPV reste un indicateur central, mais son effet dépend également du remboursement et de la durée du traitement. Pour l’assurance maladie, l’économie unitaire doit être distinguée de l’évolution de la dépense totale. Une baisse du prix peut en effet coexister avec une hausse des dépenses si le nombre de patients traités et les volumes consommés progressent. Ce phénomène peut aussi traduire un accès élargi à des traitements auparavant moins accessibles.

L’évaluation devra partir d’une situation de référence et suivre, pour chaque présentation concernée, l’ancien et le nouveau prix, les volumes dispensés, le reste à charge et les montants remboursés. Une moyenne globale masquerait les écarts entre médicaments et entre patients.

L’estimation de plus d’un milliard de dirhams doit également être interprétée avec précision. Elle repose sur une simulation ciblant les médicaments les plus budgétivores et ne correspond ni à l’ensemble du marché ni à des économies déjà réalisées. Elle ne peut donc pas être assimilée aux économies effectivement constatées après l’entrée en vigueur des nouveaux prix.

«La question n’est pas seulement de savoir combien le prix a baissé, mais combien cette baisse a effectivement réduit la dépense du patient et celle de l’assurance maladie», souligne le Dr Rachid Abouzeid. Le suivi devra ainsi distinguer les économies obtenues à consommation comparable de celles résultant d’une évolution des volumes.

La disponibilité, deuxième test de la réforme

Une baisse tarifaire ne garantit pas que le médicament sera disponible au moment où le patient en a besoin. Une absence ponctuelle dans une officine peut résulter d’un retard de livraison ou d’un problème de répartition sans constituer une pénurie nationale. À l’inverse, une insuffisance durable des quantités disponibles renvoie à une vulnérabilité plus profonde de l’approvisionnement.

Le suivi devrait rapprocher les stocks utilisables, les commandes non satisfaites, les délais de réapprovisionnement et la durée des interruptions. La dimension territoriale compte également: un volume suffisant à l’échelle nationale peut coexister avec des difficultés persistantes dans certaines zones.

«La disponibilité doit être appréciée au lieu et au moment où le traitement est nécessaire», rappelle le Dr Rachid Abouzeid. Pour le patient, la présence théorique d’un médicament sur le marché national ne garantit donc pas son accès effectif.

Le nombre d’autorisations de mise sur le marché ne suffit pas à mesurer la sécurité d’approvisionnement. Plusieurs marques peuvent dépendre d’un même site de fabrication ou d’une même source de principe actif. La diversité commerciale peut ainsi surestimer la diversification industrielle.

L’analyse doit intégrer les volumes effectivement livrés et leur répartition entre fournisseurs. Deux opérateurs ne sécurisent pas nécessairement un marché si l’un assure l’essentiel des livraisons et si l’autre ne peut augmenter rapidement sa production en cas de défaillance.

La criticité thérapeutique doit également être prise en compte. La gravité de la maladie, l’existence d’alternatives ou encore les caractéristiques du produit peuvent rendre certaines présentations particulièrement difficiles à remplacer.

«Un médicament peu coûteux peut présenter un risque sanitaire supérieur à celui d’un produit beaucoup plus cher si son interruption entraîne des conséquences graves et qu’il n’existe pas d’alternative adaptée», observe le Dr Rachid Abouzeid. La régulation doit donc croiser prix, criticité clinique et fragilité de l’approvisionnement.

Un suivi à trois, six et douze mois

Le lien entre baisse des prix et risque de retrait ne peut être établi automatiquement. Les coûts de production, les volumes, la concurrence et les contraintes de qualité diffèrent selon les produits. Toute demande d’ajustement tarifaire fondée sur un risque d’approvisionnement devrait donc être étayée par des données sur les coûts pertinents, les volumes, les alternatives et les engagements de livraison.

L’expérience européenne apporte un point de comparaison. L’accord provisoire annoncé le 12 mai 2026 entre le Conseil de l’Union européenne et le Parlement européen sur le Critical Medicines Act prévoit notamment des mesures visant à renforcer la résilience des approvisionnements et à diversifier les sources pour les médicaments critiques.

Le Maroc pourrait accompagner ses révisions tarifaires par un tableau de suivi réunissant, pour les médicaments prioritaires, les économies réalisées, le reste à charge, les volumes dispensés, le nombre de fournisseurs actifs, la concentration des livraisons et les jours d’indisponibilité.

«Une situation de référence avant la baisse, puis des bilans à trois, six et douze mois permettraient de distinguer l’effet de la réforme des variations liées à la demande, à la production ou à la logistique», préconise le Dr Rachid Abouzeid.

La réussite de la réforme se mesurera ainsi sur deux dimensions simultanées notamment le coût du traitement et sa disponibilité effective. Une baisse tarifaire qui améliore le budget du patient mais fragilise l’approvisionnement perdrait une partie de son bénéfice sanitaire. À l’inverse, une progression des volumes consommés pourrait accroître la dépense totale tout en traduisant un accès élargi aux traitements. Pour le Dr Rachid Abouzeid, «la bonne mesure de la réforme est celle qui permet de suivre ensemble le prix, l’accès, la disponibilité et la continuité du traitement».

Par Mouhamet Ndiongue
Le 08/10/2026 à 09h27