Le secteur avicole vend à perte. Le prix du poulet sortie ferme tourne entre 7 et 8 dirhams le kilo, quand le coût de revient dépasse les 13 dirhams. L’œuf se négocie entre 35 et 50 centimes l’unité selon le calibre, pour un coût de production de 90 centimes. L’écart est, selon les producteurs, «brutal et s’explique par la conjonction de trois facteurs». Il s’agit d’une offre structurellement excédentaire, d’un effondrement saisonnier de la demande post-Aïd al-Adha et des charges d’exploitation qui refusent de baisser malgré le repli des cours mondiaux des intrants.
La crise n’est pas née en une nuit. Elle s’est construite sur plusieurs années, conséquence directe d’«une dynamique d’expansion que le marché intérieur ne parvient plus à absorber». Le secteur a répondu à une demande d’augmentation de la production formulée à une époque où les disponibilités en viandes rouges reculaient sur le marché national. Les éleveurs ont investi, agrandi leurs exploitations, densifié leurs cycles. Résultat: l’offre a suivi. Cependant, la demande, elle, n’a pas progressé au même rythme.
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Moustapha Mountassir, président de l’Association nationale des producteurs de viandes de volailles, chiffre la progression. «Le secteur met en place 12,5 millions de poussins chaque semaine, contre 10 millions l’année dernière, soit une hausse de 20%. La production de dinde suit la même trajectoire, passant de 1,2 million de têtes par mois en 2024 à 1,8 million actuellement, une progression de 50% en un an», détaille-t-il. La cadence d’ensemble du secteur augmente de 16 à 20% par an, sans que des mécanismes de régulation ne viennent corriger les excès de cette expansion.
Ce rythme crée mécaniquement une pression sur les prix dès que la demande faiblit, même temporairement. Or, la demande avicole marocaine est particulièrement sensible aux comportements d’épargne des ménages. Moustapha Mountassir rappelle que l’approche de l’Aïd al-Adha comprime chaque année les achats de volaille et d’œufs. «Les foyers arbitrent en faveur de l’achat du mouton et réduisent leurs dépenses alimentaires courantes dans les semaines précédant la fête. Ce retrait de la demande est prévisible, récurrent, et pourtant le secteur n’a pas développé les outils pour en amortir l’impact», note-t-il.
Khalid Zaim, président de l’Association nationale des producteurs d’œufs, décrit ce mécanisme. «La baisse des achats d’œufs avant l’Aïd, combinée à une offre abondante, a suffi à faire chuter les prix bien en dessous du seuil de rentabilité. Le phénomène n’est pas nouveau, mais son ampleur cette année tient à la taille de l’offre disponible, qui laisse peu de marge pour absorber le moindre choc de demande», déplore notre interlocuteur.
Un surplus physique difficile à résorber
L’Aïd al-Adha introduit également un autre dysfonctionnement cette année... d’ordre logistique. La fermeture des abattoirs industriels pendant une semaine a interrompu les abattages au moment où les animaux atteignaient leur poids commercial optimal. Faute de pouvoir être abattus à temps, les poulets ont continué de grossir dans les fermes. «Des carcasses dépassant les 4 kg se retrouvent sur le carreau, alors que le poids moyen commercialisable se situe autour de 2,5 kg», précise Moustapha Mountassir, président de l’Association nationale des producteurs de viande de volaille.
Cette distorsion a des conséquences directes sur la valeur marchande de la production. Ainsi, «un lot qui représentait 400 unités par tonne se retrouve réduit à 220 unités, puisque chaque animal pèse désormais le double du standard. Le nombre de pièces commercialisables par tonne produite s’effondre, sans que le prix au kilo ne compense l’écart. Les éleveurs absorbent la perte sur le volume», regrette notre interlocuteur.
La reprise de la consommation après l’Aïd ne règle pas immédiatement le problème. Les foyers disposent de stocks de viandes ovines et bovines constitués lors de la fête, ce qui prolonge le report de la demande vers la volaille. Moustapha Mountassir explique d’ailleurs que «si deux semaines de ventes venaient à être perdues, quelque 25 millions de poulets se retrouveraient immobilisés dans les fermes. Le marché ne peut absorber ce volume en l’état, faute d’infrastructures frigorifiques suffisantes pour stocker le surplus et le libérer en période de forte consommation».
Les abattoirs industriels ne représentent que 15% de la production nationale. La quasi-totalité de la filière repose sur des circuits d’abattage artisanaux ou semi-industriels, sans capacité de stockage. Cette structure rend le secteur structurellement incapable de lisser sa production sur le cycle annuel.
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Du côté de la dinde, la normalisation est en cours. «La consommation, tombée à 200 tonnes par jour à la reprise des abattoirs, a retrouvé cette semaine un niveau de 520 tonnes, au-dessus du rythme habituel de 450 à 500 tonnes. Pour la volaille de chair, la demande revient également et les abattoirs industriels ont retrouvé leur cadence normale. Mais le surplus accumulé dans les fermes continue de peser sur les prix», affirme Moustapha Mountassir.
Des charges qui ne suivent pas la baisse des cours mondiaux
Ce qui complique la situation des éleveurs, c’est l’absence de transmission des baisses de prix constatées sur les marchés internationaux des matières premières. Le maïs et le soja, qui composent l’essentiel de la ration alimentaire des volailles, ont enregistré un recul marqué de leurs cours mondiaux. Les prix de l’aliment composé pour volaille sur le marché national restent élevés, estime un éleveur.
Parallèlement, le coût de revient varie selon la localisation de l’exploitation. Moustapha Mountassir précise que «les frais de transport vers les usines d’aliments composites pèsent différemment selon la proximité géographique de l’élevage. C’est pourquoi les exploitations éloignées des bassins industriels supportent des coûts plus élevés, ce qui creuse encore l’écart avec un prix de vente uniforme sur le marché». Un éleveur de chair à 13 dirhams de coût de revient vend à 7 ou 8 dirhams. À 15 dirhams de coût, la perte dépasse les 7 dirhams par kilo produit.
Cette double pression fragilise les exploitations de façon différenciée. Les grandes unités intégrées, qui maîtrisent une partie de leur chaîne d’approvisionnement, résistent mieux. Les petits éleveurs, dépendants des prix du marché pour leurs intrants et sans capacité de négociation sur leurs prix de vente, accumulent des pertes à chaque cycle.
La conséquence directe est l’endettement. Plusieurs éleveurs font face à des dettes qu’ils ne peuvent plus honorer, avec des menaces de poursuites judiciaires pour certains. L’arrêt d’activité n’est plus une hypothèse pour les exploitations les plus fragiles, mais une réalité déjà en cours dans plusieurs régions, déplore-t-on.
Le régime Tayyibat... hors de cause
Une explication a circulé pour attribuer une part de la crise à l’essor du régime Tayyibat, qui proscrit la consommation de certaines catégories de volailles. Cependant, les professionnels écartent cette lecture.
Khalid Zaim est direct sur ce point. «Les œufs continuent de se vendre normalement, sans invendus ni destructions de produits. Si le régime Tayyibat avait un effet dépresseur sur la demande, il se manifesterait par des stocks non écoulés. Ce n’est pas le cas. Le produit trouve preneur, à des prix bas certes, mais la faiblesse des prix tient à l’excédent d’offre, pas à un changement de comportement alimentaire lié à ce régime», affirme-t-il.
Moustapha Mountassir confirme la même analyse pour la volaille de chair. La crise est d’origine structurelle et conjoncturelle. «Excès de production, choc saisonnier de demande, rigidité des charges... Elle n’est pas le produit d’un arbitrage des consommateurs entre catégories de produits», fait-il observer.
D’après lui, ce point mérite d’être souligné. «L’attribution de la crise au régime Tayyibat détournerait l’attention des vrais leviers d’action. La régulation de l’offre, le développement des capacités de stockage, l’amélioration de la transmission des prix des intrants et la meilleure anticipation des cycles saisonniers de demande restent les chantiers prioritaires», conclut-il.




