Le développement de Tanger Med, de Nador West Med, du port Dakhla Atlantique, des interconnexions électriques, des infrastructures hydrauliques et de la grande vitesse ferroviaire renforce les capacités logistiques et productives du Maroc. Il accroît parallèlement la dépendance entre les réseaux indispensables au fonctionnement de l’économie. Une perturbation énergétique, numérique ou hydraulique peut désormais affecter plusieurs services essentiels simultanément.
Pour Mohammed Hakim Belkadi, le principal défi ne réside donc plus dans la protection individuelle de chaque ouvrage. «La vulnérabilité principale ne provient plus d’une infrastructure isolée, mais des effets de cascade entre les réseaux», explique l’architecte. Ports, chemins de fer, systèmes de pompage, télécommunications et plateformes numériques composent progressivement un même système territorial, dont la continuité dépend de la solidité des connexions autant que de celle des équipements.
Sa lecture s’appuie sur la Théorie de l’intrication systémique urbaine, ou TISU, un cadre conceptuel qui privilégie l’analyse des relations entre les infrastructures, les institutions, les ressources et les territoires. «Le défi n’est pas uniquement de rendre chaque infrastructure plus robuste, mais de garantir la résilience de l’ensemble du système territorial intriqué», résume-t-il.
L’interconnexion améliore l’efficacité des infrastructures marocaines en facilitant la circulation de l’énergie, de l’eau, des marchandises, des voyageurs et de l’information. Elle peut cependant amplifier les conséquences d’un incident local. Une panne électrique est susceptible de ralentir un terminal portuaire, d’interrompre un système de pompage, de perturber les télécommunications ou d’affecter la circulation ferroviaire.
«Plus un territoire est interconnecté, plus il devient performant, mais plus il devient également sensible aux perturbations systémiques», observe Mohammed Belkadi. L’interdépendance ne constitue, selon lui, ni une faiblesse ni une force par nature. Sa contribution à la résilience dépend de la présence de solutions de secours, de capacités de redondance et de mécanismes permettant aux infrastructures de fonctionner en mode dégradé.
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Le passage d’une gestion sectorielle à une supervision transversale devient dès lors déterminant. Les opérateurs de l’énergie, de l’eau, des transports, des télécommunications et de la logistique disposent chacun de leurs propres systèmes de contrôle. Or, une crise peut traverser les frontières institutionnelles et techniques en quelques instants. «Ce ne sont plus seulement les infrastructures qui sont vulnérables, mais les interactions entre elles», insiste l’architecte.
Les risques climatiques renforcent ce besoin de coordination. L’élévation du niveau marin, les sécheresses prolongées, les inondations, les vagues de chaleur et les vents violents peuvent affecter plusieurs réseaux au cours d’un même épisode. La réponse ne peut donc se limiter à augmenter la résistance physique des ouvrages. Elle doit intégrer leur capacité à adapter leur fonctionnement, à redistribuer les flux et à préserver les services essentiels.
Passer du risque isolé à la crise systémique
Le Maroc a consolidé ses équipements stratégiques au cours de la dernière décennie, mais la transformation des menaces oblige à revoir les dispositifs de prévention. «Le Maroc est aujourd’hui mieux préparé qu’il ne l’était il y a une décennie», estime Mohammed Belkadi, avant de nuancer: «La nature des menaces a profondément changé: elles sont désormais interconnectées, simultanées et évolutives».
Une cyberattaque visant un opérateur énergétique pourrait, par exemple, se transmettre indirectement aux ports, aux réseaux ferroviaires, aux stations de dessalement ou aux chaînes logistiques. Une perturbation maritime combinée à une défaillance technologique ou à un phénomène climatique extrême pourrait produire un effet comparable. L’enjeu consiste ainsi à préparer les institutions à des crises combinant plusieurs facteurs plutôt qu’à des scénarios traités séparément.
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«La question n’est plus de savoir si le Maroc est préparé aux risques actuels, mais s’il est capable de s’adapter à des risques qui évoluent plus vite que les infrastructures elles-mêmes», affirme l’architecte. Une telle adaptation suppose des exercices de simulation, une circulation plus rapide de l’information et une coordination renforcée entre l’État, les collectivités territoriales et les opérateurs publics ou privés.
La maintenance doit également évoluer. Une logique corrective intervient après la panne, tandis qu’une approche prédictive analyse l’état des équipements afin de détecter les premiers signes de dégradation. Capteurs, images satellitaires, données météorologiques et systèmes de contrôle peuvent contribuer à programmer les interventions avant que la défaillance ne compromette la disponibilité de l’ouvrage.
Transformer la donnée en capacité de décision
L’intelligence territoriale constitue le deuxième pilier du raisonnement de Mohammed Belkadi. Le concept ne se réduit pas, selon lui, à la numérisation des procédures administratives ou à l’accumulation d’informations. «L’intelligence territoriale est la capacité d’un territoire à comprendre, anticiper et piloter les interactions entre tous les systèmes qui le composent», définit-il.
Les données disponibles restent souvent réparties entre les administrations, les collectivités, les opérateurs d’infrastructures et les plateformes sectorielles. Leur rapprochement permettrait d’étudier les relations entre consommation énergétique, disponibilité de l’eau, mobilité, activité industrielle, risques climatiques et dynamiques démographiques. La valeur ne résiderait donc pas seulement dans le volume collecté, mais dans sa transformation en information exploitable par les décideurs.
Régionalisation avancée, digitalisation des collectivités et recours aux données géospatiales pourraient soutenir ce changement. La régionalisation rapproche la décision des réalités locales, tandis que les données satellitaires, les capteurs et les systèmes cartographiques améliorent l’observation des territoires. Leur efficacité dépend néanmoins de leur interopérabilité et de la capacité des institutions à partager des informations fiables.
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Mohammed Belkadi propose notamment de développer des jumeaux numériques territoriaux capables de représenter les infrastructures, les ressources naturelles, les flux économiques et les risques propres à chaque région. Les décideurs pourraient tester, avant leur mise en œuvre, les effets d’un investissement, d’un nouvel aménagement ou d’une crise sur plusieurs secteurs.
Une telle approche ferait évoluer la planification, encore largement fondée sur des diagnostics périodiques, vers un suivi plus continu. «Un territoire devient véritablement intelligent lorsqu’il peut anticiper les conséquences de ses décisions avant qu’elles ne produisent leurs effets», soutient-il.
L’intelligence artificielle comme outil, non comme arbitre
L’intelligence artificielle peut renforcer cette capacité d’anticipation en analysant des données provenant des réseaux énergétiques, des systèmes de transport, des stations météorologiques, des satellites ou des flux logistiques. Elle peut détecter des anomalies difficiles à percevoir manuellement et évaluer la probabilité de propagation d’une défaillance entre plusieurs infrastructures.
«L’intelligence artificielle ne prédit pas les crises; elle détecte les conditions qui rendent leur émergence plus probable», précise Mohammed Belkadi. Associée à des jumeaux numériques, elle peut simuler une sécheresse prolongée, une panne énergétique, une cyberattaque ou l’interruption d’un corridor maritime, puis comparer les réponses envisageables.
L’expert écarte toutefois toute lecture déterministe de ces technologies. Leur efficacité dépend de la qualité des données, de la compatibilité des systèmes, de la cybersécurité et des compétences humaines chargées d’interpréter les résultats. L’IA «améliore l’évaluation des scénarios plausibles et réduit l’incertitude, sans la supprimer», rappelle-t-il. La décision finale demeure donc une responsabilité institutionnelle et politique.
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Le changement proposé concerne enfin la manière d’évaluer les grands projets. Rentabilité économique, impact environnemental et contribution sociale ne suffisent plus à mesurer la performance d’une infrastructure si celle-ci ne peut maintenir ses fonctions essentielles en période de perturbation.
«Une infrastructure performante n’est plus celle qui fonctionne parfaitement lorsque tout va bien, mais celle qui continue à créer de la valeur lorsque le territoire est confronté à des perturbations», affirme Mohammed Belkadi. Le coût de la résilience devrait ainsi être comparé aux pertes potentielles provoquées par l’interruption prolongée d’un port, d’une ligne ferroviaire, d’un réseau électrique ou d’une infrastructure hydraulique.
L’architecte propose d’intégrer aux décisions d’investissement des critères portant sur la redondance, la continuité des services, la capacité d’adaptation et la maîtrise des effets de cascade. Il suggère également la création d’un système national d’intelligence territoriale prédictive reliant observation, modélisation, simulation et aide à la décision.



