Formation continue en entreprise: le CESE alerte sur un système à bout de souffle

Siège du Conseil économique, social et environnemental (CESE) à Rabat.

Malgré un cadre légal renforcé et des ressources financières importantes, la formation continue dans le secteur privé marocain peine à atteindre son objectif de développement des compétences. Le Conseil économique, social et environnemental dresse le constat d’un système largement sous-utilisé, qui ne bénéficie qu’à une infime partie des entreprises et des travailleurs, alors même que les besoins en qualification s’intensifient. Autrement dit, un peu plus de 5 entreprises sur 1.000 ont bénéficié de ce dispositif.

Le 04/06/2026 à 09h45

La question de la formation continue occupe une place particulière dans la trajectoire économique du Maroc. Depuis plusieurs décennies, le Royaume a construit son attractivité industrielle autour de filières à forte intensité technologique, notamment l’automobile et l’aéronautique. Dans un avis adopté en mars 2026, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) soutient que la formation continue a contribué à l’émergence de ces secteurs en permettant l’adaptation des compétences aux besoins des entreprises et l’appropriation de technologies avancées.

Cette réalité confère à la montée en compétences une dimension stratégique. À mesure que les chaînes de valeur mondiales deviennent plus exigeantes et que la digitalisation transforme les métiers, la capacité d’un pays à maintenir un capital humain qualifié devient un facteur de compétitivité aussi important que les infrastructures ou les coûts de production.

C’est précisément ce qui rend le constat du CESE particulièrement préoccupant. Alors que la formation continue est juridiquement reconnue comme un droit et qu’elle bénéficie de mécanismes de financement dédiés, son accès demeure extrêmement limité. Le document souligne qu’en 2022, seules 1.647 entreprises ont bénéficié des contrats spéciaux de formation (CSF) sur près de 315.000 entreprises cotisantes, soit moins de 0,5% du total.

Cette faible diffusion apparaît d’autant plus paradoxale que les moyens financiers existent. D’après cette étude, près de 24 milliards de dirhams ont été collectés au titre de la taxe de formation professionnelle (TFP) sur la période 2012-2022. Pourtant, seuls 7,2 milliards de dirhams ont été réservés à la formation continue des salariés.

Le rapport rappelle que le système repose historiquement sur un mécanisme de mutualisation financé par les entreprises. Selon les données présentées, les crédits accordés dans le cadre des CSF ont progressé de 116 millions de dirhams en 2013 à 246 millions en 2022, tandis que le nombre de bénéficiaires est passé de 122.596 à 192.520 personnes sur la même période.

Cette progression reste toutefois insuffisante au regard de l’ampleur du tissu économique marocain. Le CESE estime que les résultats demeurent en deçà des objectifs fixés par les politiques publiques, notamment celui visant à faire bénéficier annuellement 20% des salariés affiliés à la CNSS de la formation continue.

Le problème ne réside donc pas dans l’absence de financement, mais davantage dans la capacité du système à transformer ces ressources en formations accessibles et efficaces.

Les TPME, premières victimes d’un système complexe

L’une des principales faiblesses identifiées concerne les très petites, petites et moyennes entreprises. Alors que ces structures constituent l’essentiel du tissu productif national, elles demeurent largement à l’écart du dispositif.

Le rapport précise que les procédures administratives demeurent complexes et que les délais de remboursement pèsent fortement sur la trésorerie des entreprises. Cette situation décourage particulièrement les TPME, qui disposent rarement des ressources humaines ou administratives nécessaires pour gérer des dossiers de financement complexes.

Cette difficulté se traduit directement dans les chiffres. Selon le document, les remboursements accordés aux TPME sur la période 2012-2022 n’ont représenté qu’environ 622 millions de dirhams au total, soit une fraction limitée des ressources disponibles.

Le CESE identifie ainsi un cercle vicieux: les entreprises les plus structurées captent l’essentiel des financements tandis que les structures les plus nombreuses restent en marge, ce qui limite l’effet global de la politique de développement des compétences.

Cette concentration ne concerne pas uniquement la taille des entreprises. Elle est également géographique.

Le rapport relève que 86% des dépenses liées aux contrats spéciaux de formation et 82% des entreprises bénéficiaires se concentrent dans quatre régions: Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra, Tanger-Tétouan-Al Hoceima et Fès-Meknès.

Cette situation est renforcée par la faible densité de l’offre de formation qualifiée. Le document souligne que seuls 82 organismes agréés et 327 experts interviennent dans le dispositif, avec une forte concentration à Casablanca.

Au-delà de la question de l’équité territoriale, cette concentration risque d’amplifier les écarts de productivité entre les régions, alors même que les politiques publiques cherchent à promouvoir un développement économique plus équilibré.

Les travailleurs indépendants, grands oubliés du système

Une autre limite majeure concerne l’exclusion de nombreuses catégories d’actifs.

Le rapport souligne que l’accès aux dispositifs demeure largement conditionné à l’affiliation à la CNSS et au paiement de la taxe de formation professionnelle. Cette logique exclut de fait une part importante des travailleurs non salariés, parmi lesquels figurent les auto-entrepreneurs, les artisans, les professions libérales ou encore une partie des travailleurs du secteur informel.

Cette réalité entre en contradiction avec les ambitions affichées par la loi n° 60-17, qui prévoyait précisément d’élargir le champ des bénéficiaires aux travailleurs non salariés ainsi qu’aux personnes ayant perdu leur emploi.

Or, comme le rappelle le CESE, cette réforme demeure incomplète faute de textes d’application et de mécanismes opérationnels permettant sa mise en œuvre effective.

Face à ces limites, le CESE considère que la formation continue doit désormais être traitée comme une véritable politique publique structurante. Le rapport plaide pour une gouvernance rénovée, articulée autour d’une instance nationale dédiée, indépendante de l’OFPPT, chargée du pilotage du système et disposant de relais régionaux.

Les auteurs estiment également nécessaire de garantir l’affectation effective de 30% de la taxe de formation professionnelle au financement de la formation continue, de digitaliser l’ensemble du cycle administratif grâce à une plateforme nationale intégrée et de renforcer l’accès des très petites entreprises grâce à une prise en charge complète des coûts de formation.

Au-delà des mesures techniques, le rapport défend une vision plus large: celle de faire de la formation continue un droit effectif pour l’ensemble des travailleurs et un instrument central de sécurisation des parcours professionnels.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 04/06/2026 à 09h45