Finances publiques: l’exécutif face au retour du risque énergétique

Présenté le 20 octobre devant le Parlement, le PLF 2026 table sur un déficit ramené à 3% du PIB, contre 3,6% dans le budget initial 2025.

La hausse des recettes fiscales ne suffit plus à contenir la progression des besoins de financement. Avec un déficit porté à 27,8 milliards de dirhams à fin mai, le gouvernement doit désormais concilier trois impératifs majeurs: généralisation de la protection sociale, soutien au pouvoir d’achat et poursuite des investissements structurants, dans un contexte budgétaire qui laisse de moins en moins de marge de manœuvre.

Le 22/06/2026 à 10h07

Après plusieurs années marquées par le redressement progressif des recettes fiscales et la maîtrise des grands équilibres macroéconomiques, l’État doit désormais financer simultanément des engagements sociaux sans précédent, maintenir un niveau élevé d’investissement public et absorber les conséquences d’un environnement international redevenu instable. Les finances publiques abordent ainsi une nouvelle étape de leur transformation.

Cette équation se reflète dans les derniers chiffres publiés par la Trésorerie générale du Royaume. À fin mai 2026, le déficit budgétaire atteint 27,8 milliards de dirhams contre 22,9 milliards un an auparavant, soit une aggravation de 21,4%. L’accélération est d’autant plus notable que le déficit s’établissait encore à 15,5 milliards de dirhams à fin avril, illustrant une montée rapide des besoins de financement au cours des dernières semaines.

Cette évolution intervient alors même que les recettes de l’État continuent d’afficher une dynamique favorable. Les recettes fiscales ont progressé de 9,2% pour atteindre 164,8 milliards de dirhams, confirmant la solidité du rendement fiscal et la résilience de plusieurs secteurs de l’économie nationale. Les impôts directs, les impôts indirects, les droits de douane ainsi que les droits d’enregistrement contribuent tous à cette progression, traduisant une activité économique qui demeure relativement robuste malgré les incertitudes extérieures.

Cette amélioration des recettes ne suffit toutefois plus à compenser l’ampleur des engagements publics. La principale transformation des finances publiques réside aujourd’hui dans la montée en puissance du chantier social lancé sous l’impulsion royale.

Le programme d’aide sociale directe bénéficie désormais à près de 4 millions de familles. Cette généralisation marque un changement profond dans la structure de la dépense publique. Là où les politiques sociales reposaient autrefois sur des dispositifs ciblés et fragmentés, elles constituent désormais l’un des principaux postes de mobilisation budgétaire.

Conscient des défis que pose un programme de cette ampleur, le gouvernement se dit prêt à revoir certains critères de ciblage. Devant la Commission des finances de la Chambre des représentants, le ministre délégué chargé du Budget, Fouzi Lekjaa, a reconnu, lundi 15 juin, l’existence de limites dans le fonctionnement actuel de l’indice social unifié et s’est déclaré ouvert à des ajustements afin de mieux prendre en compte certaines situations de vulnérabilité.

Au-delà de la question technique du ciblage, cette évolution illustre surtout une réalité budgétaire nouvelle. Les dépenses sociales ne relèvent plus d’une politique conjoncturelle mais d’un engagement permanent appelé à peser durablement sur les finances publiques. Le gouvernement affirme néanmoins que leur financement s’inscrit dans un cadre soutenable et ne nécessite pas, à ce stade, le recours à des mécanismes exceptionnels, selon le ministre délégué chargé du Budget.

Le retour du risque énergétique réduit les marges de manœuvre

À cette pression sociale s’ajoute désormais le retour du risque énergétique. Les tensions géopolitiques observées au Moyen-Orient replacent la question de la dépendance énergétique au cœur des préoccupations budgétaires.

Le gouvernement a ainsi décidé de mobiliser 8 milliards de dirhams supplémentaires au profit de la Caisse de compensation afin de préserver la stabilité des prix du gaz butane et du transport. Ce choix traduit une volonté de protéger le pouvoir d’achat des ménages et de limiter la transmission de l’inflation importée vers l’économie nationale.

Cette décision intervient alors que la facture énergétique du Royaume atteint déjà 28,5 milliards de dirhams à fin mars. Plus significatif encore, elle a progressé de 40% entre février et mars, révélant la rapidité avec laquelle un choc extérieur peut se transmettre aux équilibres économiques nationaux.

Pour les finances publiques, le défi est double. D’un côté, l’État cherche à amortir l’impact de la hausse des coûts énergétiques sur les ménages et les entreprises. De l’autre, chaque dirham consacré à la compensation réduit les marges disponibles pour financer d’autres priorités économiques ou sociales.

Malgré ces contraintes, l’exécutif refuse de sacrifier l’investissement public, considéré comme un moteur central de la croissance future.

Les dépenses émises au titre du budget général ont progressé de 10,5% à fin mai pour atteindre 257,3 milliards de dirhams. Cette hausse reflète non seulement l’augmentation des dépenses de fonctionnement, mais également la poursuite de l’effort d’investissement dans les infrastructures hydriques, les équipements publics, les projets industriels et les préparatifs liés à la Coupe du monde 2030.

Cette orientation répond à une logique économique de long terme. Dans un contexte marqué par les mutations industrielles mondiales et la concurrence croissante pour attirer les investissements internationaux, le gouvernement considère que le ralentissement des projets structurants présenterait un risque plus élevé encore pour la croissance future.

La hausse des engagements de dépenses, qui atteignent 428 milliards de dirhams à fin mai, confirme cette volonté de maintenir le rythme des transformations économiques engagées au cours des dernières années.

Les finances publiques marocaines ne font donc pas face à une crise de recettes, mais sont confrontées à un phénomène plus complexe, celui de la coexistence de plusieurs priorités stratégiques qui mobilisent simultanément des ressources considérables.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 22/06/2026 à 10h07