Comment le Maroc peut booster l’investissement privé? Les pistes de la Banque mondiale

Au Maroc, la contribution du secteur privé à l’effort d’investissement national reste insuffisante au regard des objectifs fixés, relève la Banque mondiale.

La contribution du secteur privé à l’effort d’investissement national reste limitée à un tiers du total, loin de l’objectif fixé par le Nouveau modèle de développement. Dans un nouveau rapport, la Banque mondiale attribue cette situation à de multiples blocages réglementaires, fiscaux et structurels et identifie quatre filières à fort potentiel.

Le 01/05/2026 à 09h05

Malgré son potentiel, le secteur privé marocain ne parvient toujours pas à jouer pleinement son rôle dans l’effort d’investissement national. Selon un rapport intitulé Country Private Sector Diagnostic (CPSD) publié par le groupe de la Banque mondiale, la part du privé dans l’investissement total ne représente qu’environ un tiers, loin de l’objectif des deux tiers fixé par le Nouveau modèle de développement (NMD).

Le rapport relève que les créations d’emploi restent insuffisantes pour faire face à l’expansion de la population active et la productivité stagne dans plusieurs branches d’activité économique. Cette situation est attribuée notamment à la concurrence du secteur informel, à la corruption et à la complexité fiscale.

Dans ce contexte, les auteurs du rapport ont identifié quatre filières à fort potentiel qui se situent au croisement de la transition énergétique, de la relocalisation industrielle et de l’équité territoriale. Il s’agit du solaire décentralisé, du textile bas-carbone, de la cosmétique naturelle à base d’argan et de l’aquaculture marine.

Ainsi, développent-ils, avec un ensoleillement parmi les meilleurs au monde (jusqu’à 2.600 kWh/m²/an), le Maroc possède un atout naturel considérable pour le solaire photovoltaïque décentralisé. Les tarifs électriques pour les industriels (0,10 à 0,12 dollar/kWh) rendent l’autoconsommation très compétitive face au coût du solaire tombé à 0,05–0,08 dollar/kWh, expliquent-ils.

Ce créneau est actuellement sous-exploité, puisque la capacité décentralisée installée ne représente que 3,5% de la puissance solaire totale, contre 78% en Allemagne ou 37% en Chine. Le rapport identifie six décrets d’application (sur huit) toujours non publiés sous les lois 82-21 et 40-19, ce qui crée une incertitude juridique sur l’injection de surplus, le stockage ou les seuils de raccordement.

Pour remédier à cette situation, l’institution financière internationale a formulé plusieurs recommandations, dont la mise en œuvre permettrait d’atteindre 2,9 milliards de dollars d’investissement privé, 43.500 emplois et 56 millions de tonnes de CO2 évitées sur la durée de vie des installations.

Il s’agit notamment de publier sans délai les décrets manquants, de fixer une méthodologie tarifaire claire pour l’achat du surplus électrique, de créer des guichets uniques régionaux pour centraliser les autorisations et de lever le plafond de 40% d’achat d’énergies renouvelables imposé aux distributeurs.

Solaire décentralisé, textile bas-carbone…

Concernant le textile, le rapport relève qu’il constitue le deuxième employeur industriel au Maroc derrière l’agroalimentaire, avec 234.000 salariés, dont 64% de femmes. Il réalise 10% des exportations de biens mais reste dominé par le modèle low-cost cut-make-trim (77% des exportations), avec une forte dépendance aux fils et tissus importés.

Le secteur est confronté à une montée des exigences environnementales et sociales de l’Union européenne (CSRD, Écoconception, Passeport numérique), qui amène les marques à exiger une traçabilité complète. Le rapport pointe notamment l’absence de système structuré de collecte des chutes de coupe (83.000 tonnes/an), le classement juridique de ces déchets comme «résidu» non recyclable et le coût prohibitif des certifications ESG pour les PME.

Pour y faire face, les auteurs du rapport préconisent notamment de créer un registre national et une plateforme de traçabilité des déchets textiles et de reclasser les chutes de coupe en matière première recyclable. Ils recommandent également de mettre en place un instrument de garantie des commandes export pour financer le besoin en fonds de roulement des agrégateurs et d’étendre le mécanisme Green Invest au cofinancement des audits et certifications ESG.

En cas de mise en œuvre de ces réformes, le secteur attirerait 1,9 milliard de dollars d’investissement privé et 30.800 nouveaux postes.

Cosmétique à base d’argan

Pour la troisième filière à fort potentiel identifiée, le rapport note que le Maroc détient un quasi-monopole mondial sur l’huile d’argan, reconnue par l’UNESCO pour son patrimoine naturel et immatériel. Toutefois, 93% des exportations se font en vrac, alors que la valeur ajoutée se trouve dans les produits transformés (crèmes, sérums, shampoings). Le marché mondial des cosmétiques naturels (30% du secteur, en croissance de 6,9% par an) offre une fenêtre unique, insiste-t-il.

Le rapport relève que le frein principal à cet effet est l’absence de traçabilité obligatoire de la cueillette à l’export, ce qui fragilise la crédibilité des allégations «durable» et «commerce équitable».

Par ailleurs, le rapport rappelle que la réglementation sanitaire et phytosanitaire marocaine impose des autorisations préalables pour tous les produits cosmétiques, sans distinction de risque, contrairement aux standards internationaux (autodéclaration pour les produits à faible risque).

En guise de recommandations, la Banque mondiale prône la mise en place d’une plateforme numérique centralisée de traçabilité avec codes QR, la révision des circulaires sanitaires pour limiter les approbations préalables aux produits à haut risque et la digitalisation complète des procédures SPS avec liaison au guichet unique PortNet. Ces mesures pourraient se traduire par 0,6 milliard de dollars d’investissement et 17.700 emplois à moyen terme.

Aquaculture

S’agissant de l’aquaculture marine, le rapport note qu’avec 24.000 hectares de zones réservées par l’Agence nationale pour le développement de l’aquaculture (ANDA) à cette activité, mais encore largement sous-exploitées, le Maroc dispose d’un potentiel considérable pour l’élevage de coquillages, poissons marins et algues. La production a connu une bond de 620% entre 2013 et 2024, mais reste très en deçà des capacités autorisées.

Le rapport relève que le principal obstacle au développement de l’aquaculture est la procédure d’autorisation pouvant s’étendre de trois à quatre ans dans les faits, malgré un délai officiel de 4 à 18 mois. L’enchaînement des avis (ANDA, ONSSA, Domaine public maritime, études d’impact sur l’environnement, communes) et le manuel d’instruction flou sur les règles d’occupation des terres adjacentes (stockage, ateliers, quais) découragent les investisseurs.

L’autre contrainte majeure relevée par le rapport est liée à l’alimentation animale. En effet, explique-t-il, les restrictions sur l’utilisation des protéines animales transformées (PAT) rendent les aliments pour poissons 15 à 20% plus chers qu’en Méditerranée, alors qu’un décret de mai 2024 autorisant les PAT n’a toujours pas été mis en œuvre par arrêté ministériel.

Afin de surmonter ces obstacles, les auteurs du rapport proposent plusieurs solutions. Il s’agit notamment de généraliser le principe du «silence vaut acceptation» et d’imposer des délais opposables, de réaliser les expertises techniques en parallèle, et non en série, d’intégrer les parcelles terrestres dans les plans d’aménagement aquacole et de publier l’arrêté autorisant les PAT sous contrôle sanitaire.

Mises en œuvre, ces mesures pourraient générer 1,96 milliard de dollars d’investissement et 75.000 emplois directs et indirects.

Globalement, ce diagnostic sectoriel réalisé par la Banque mondiale n’est pas présenté comme une évaluation exhaustive, mais comme une sélection de filières où des blocages identifiés peuvent être levés par l’action publique à court terme.

Chaque recommandation est assortie d’une institution responsable (ministère de la Transition énergétique, ANDA, ONSSA, Centres régionaux d’investissement, etc.). Le rapport insiste sur la nécessité d’une coordination interministérielle, d’une mise en œuvre rapide des textes réglementaires en attente et d’un renforcement des capacités des agences.

L’objectif est de permettre au Maroc de créer des emplois de qualité pour les jeunes et les femmes dans les régions aujourd’hui les moins intégrées et de verdir davantage son économie.

Par Lahcen Oudoud
Le 01/05/2026 à 09h05