Banque mondiale: pourquoi le Maroc peine à créer suffisamment d’emplois malgré ses investissements record

Photomontage représentant certains secteurs économiques. (Photo d'illustration)

Malgré des investissements massifs et une stabilité macroéconomique reconnue, le Maroc peine encore à transformer sa croissance en emplois durables et en gains de productivité. Dans un nouveau rapport, la Banque mondiale dresse un diagnostic approfondi des blocages structurels qui freinent l’économie marocaine, tout en identifiant les réformes susceptibles de générer jusqu’à 1,7 million d’emplois supplémentaires d’ici 2035.

Le 30/04/2026 à 08h05

Alors que le Maroc accélère son rythme de croissance, porté notamment par les importants investissements mobilisés en lien avec l’organisation de la Coupe du monde 2030 et par les réformes engagées, un rapport inédit de la Banque mondiale, intitulé Scaling the Atlas: Growth and Jobs for a Prosperous Morocco, livre un diagnostic sans concession sur la croissance et l’emploi au Maroc.

Les experts de l’institution financière internationale relèvent un paradoxe persistant: malgré une accumulation massive de capitaux et une stabilité macroéconomique exemplaire, le Maroc ne crée pas suffisamment d’emplois et ne parvient toujours pas à transformer son potentiel humain en levier de productivité.

Le rapport indique que, depuis les années 2000, le Maroc a fait preuve d’une discipline macroéconomique remarquable. Il rappelle que le pays affiche l’un des taux d’investissement les plus élevés au monde, avoisinant les 30% du PIB, sous l’effet d’une puissance publique volontariste et d’infrastructures modernes. Toutefois, note-t-il, entre 2000 et 2024, l’économie marocaine a généré en moyenne 215.000 emplois de moins par an que nécessaire pour stabiliser le taux d’emploi.

Les auteurs du rapport soulignent que la croissance est de moins en moins «élastique» en matière d’emploi. Alors que, dans les années 2000, chaque point de croissance créait environ 22.500 emplois nets, ce chiffre est tombé aujourd’hui à seulement 5.800.

Ils attribuent ce déséquilibre à une croissance tirée à 85% par l’accumulation de capital depuis 2010, au détriment des gains de productivité. Autrement dit, le Maroc a investi massivement, sans parvenir à rendre ses entreprises suffisamment efficaces.

L’institution financière internationale relève également un constat frappant: contrairement aux économies dynamiques, où la taille s’accompagne généralement d’une plus grande efficacité, les grandes entreprises marocaines sont en moyenne moins productives que les PME. Elle note aussi qu’au Maroc, une entreprise ayant réussi à survivre pendant dix ans n’est, en moyenne, qu’un tiers plus grande qu’à sa naissance, soit deux fois moins que les entreprises vietnamiennes.

À cette mauvaise allocation des ressources s’ajoute un problème de concurrence, selon le rapport de la Banque mondiale. Près d’un quart des secteurs industriels marocains présentent des signes de faible concurrence, une situation souvent liée à une régulation trop restrictive et à une présence massive de l’État actionnaire.

Le taux d’activité en net recul

Le rapport relève ainsi que le Maroc participe directement à 17 des 24 secteurs suivis par l’indice de régulation, contre 11 en moyenne dans l’OCDE. De ce fait, les marges, les taxes et les subventions internes créent des «distorsions» qui pénalisent les entreprises les plus performantes, observe le rapport.

Sur le plan social, la Banque mondiale fait état d’un gâchis silencieux. Elle explique que le Maroc a certes considérablement élevé le niveau d’éducation de sa population active. Toutefois, 43% des diplômés du supérieur sont surqualifiés pour leur poste, tandis que le taux d’activité global a chuté de 53,1% en 2000 à 43,5% en 2024.

Les auteurs de Scaling the Atlas: Growth and Jobs for a Prosperous Morocco évoquent ce qu’ils qualifient de «déconnexion entre les attentes salariales et la réalité du marché». Ils expliquent que les salaires d’entrée stagnent, alors que les transferts de fonds des Marocains du monde, qui représentent 8% du PIB, relèvent les salaires de réservation, c’est-à-dire le niveau de rémunération en dessous duquel un demandeur d’emploi préfère renoncer à travailler, surtout chez les femmes.

Le taux d’activité féminine recule à seulement 19% en 2024, malgré la nette amélioration du niveau d’éducation des jeunes filles. Une expérience randomisée menée pour le rapport montre que les responsables RH, à CV équivalent, choisissent systématiquement un homme plutôt qu’une femme, même lorsque celle-ci est plus qualifiée.

Ce tableau contrasté n’empêche toutefois pas la Banque mondiale de saluer les réformes récentes engagées par le Maroc. Elle cite notamment la réforme de la Charte de l’investissement, la refonte de la fiscalité des entreprises, avec un taux d’IS de 20% pour la majorité d’entre elles, la réforme des entreprises publiques, ainsi que la généralisation de la protection sociale. Ces mesures ont d’ores et déjà relevé le potentiel de croissance du pays de 0,6 point par an, selon la Banque mondiale.

Toutefois, nuance-t-elle, cela ne suffira pas à doubler le PIB par habitant d’ici 2035, objectif du Nouveau modèle de développement (NMD). Dans un scénario «tendanciel», le Maroc n’atteindrait cet objectif qu’en 2044, avec neuf ans de retard, indique la Banque mondiale.

Le rapport modélise un scénario de réformes structurelles reposant sur quatre piliers: l’efficacité des marchés, à travers le renforcement de la concurrence, la dynamique des entreprises, grâce au financement des PME et à la réduction des charges sociales sur les bas salaires, l’efficacité de l’investissement public et, enfin, l’intégration massive des femmes et des jeunes au marché du travail.

Des atouts sous-exploités

Les résultats de la simulation sont significatifs. À l’horizon 2035, le PIB réel serait supérieur de 17% au scénario de base, et de près de 24% en 2050. Cela se traduirait par 1,7 million d’emplois supplémentaires et mieux rémunérés d’ici 2035, puis 2,5 millions d’ici 2050. Les salaires réels seraient, quant à eux, supérieurs de 15%.

Cependant, le rapport prévient qu’une politique d’intégration de la main-d’œuvre, notamment féminine, au marché du travail, sans gains de productivité, ferait mécaniquement baisser les salaires. Pour créer des emplois de qualité, il faut donc d’abord réformer en profondeur la concurrence et la flexibilité du marché du travail, insistent ses auteurs.

Le rapport de la Banque mondiale montre ainsi que le Maroc dispose de nombreux atouts, notamment les infrastructures, la stabilité macroéconomique et la démographie. Mais il fait aussi face à une série de «verrous microéconomiques»: absence de sélection des entreprises les plus performantes, rigidité du Code du travail, poids des distorsions fiscales et sous-exploitation chronique du talent féminin.

Par Lahcen Oudoud
Le 30/04/2026 à 08h05