Longtemps perçue comme une fonction opérationnelle centrée sur la réduction des coûts, la direction des achats s’impose progressivement comme un acteur stratégique de la transformation des entreprises. Ce changement de paradigme a constitué le fil conducteur de la deuxième édition des Assises de l’Excellence Achats, organisée le 4 juillet à Marrakech par le Conseil National des Achats Maroc (CNA Maroc), autour du thème «Innover – Collaborer – Performer dans les Achats de Demain». L’événement a réuni dirigeants, directeurs achats, industriels et experts autour d’une même interrogation: comment renforcer la compétitivité des entreprises marocaines dans un environnement économique devenu plus volatil?
Pour Younes Ouahman, président du CNA Maroc, la réponse dépasse largement le cadre des achats eux-mêmes. Selon lui, «les achats sont devenus un levier stratégique de compétitivité et de souveraineté économique», alors que les tensions géopolitiques, les ruptures d’approvisionnement, la transition énergétique, la digitalisation et l’intelligence artificielle redessinent les chaînes de valeur mondiales. Dans ce nouvel environnement, la capacité des entreprises à sécuriser leurs approvisionnements et à développer des partenariats industriels devient un facteur de différenciation aussi important que la maîtrise des coûts.
Cette évolution traduit une transformation plus profonde de l’économie marocaine. L’intégration industrielle, l’accélération des investissements dans les secteurs manufacturiers et le développement des métiers de la supply chain renforcent progressivement le poids stratégique des achats dans les décisions d’entreprise.
Cette montée en puissance des achats s’inscrit également dans une réflexion plus large sur le positionnement international du Royaume.
L’une des tables rondes des Assises s’est ainsi intéressée au corridor France-Maroc et au nouveau rôle stratégique que le pays peut jouer dans les chaînes de valeur internationales. Pour le CNA Maroc, les mutations actuelles offrent une opportunité de renforcer la place du Royaume comme plateforme industrielle reliant l’Europe et l’Afrique. Cette ambition repose autant sur la compétitivité logistique que sur la capacité à structurer des réseaux de fournisseurs capables d’accompagner les investissements industriels.
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Younes Ouahman estime que le Maroc dispose «d’atouts uniques» pour devenir une référence en matière de sous-traitance, d’approvisionnement industriel, d’innovation et de compétitivité. L’enjeu consiste désormais à convertir ces avantages géographiques en avantages industriels durables, capables de soutenir la croissance nationale tout en renforçant le rayonnement économique du Royaume sur le continent africain.
Cette stratégie suppose toutefois de réduire plusieurs vulnérabilités structurelles. Le président du CNA Maroc a notamment mis en garde contre les situations de dépendance excessive vis-à-vis d’un nombre limité de fournisseurs. Selon lui, lorsqu’un marché est dominé par quelques acteurs, les entreprises perdent progressivement leur pouvoir de négociation, leur capacité d’innovation ainsi qu’une partie de leur résilience face aux chocs extérieurs.
L’intelligence artificielle redéfinit le métier d’acheteur
Cette réflexion stratégique s’accompagne d’une transformation technologique qui pourrait modifier en profondeur le fonctionnement des directions achats.
Invité des Assises, Abdelilah El Attari, CEO de SEMS, E-Solution, a consacré son intervention à l’émergence de l’intelligence artificielle agentique, présentée comme une nouvelle étape dans l’évolution des outils numériques appliqués aux achats.
Selon lui, l’intelligence artificielle est passée de l’automatisation des processus grâce au RPA, puis à l’IA générative incarnée par des outils comme ChatGPT, Copilot ou Gemini, avant d’entrer aujourd’hui dans une troisième phase. L’IA agentique ne se contente plus de produire des réponses: elle comprend un besoin, raisonne, planifie les actions à mener, agit de manière autonome et apprend continuellement à partir des données disponibles.
Concrètement, un agent intelligent peut prendre en charge une grande partie d’un processus d’achat, depuis l’identification du besoin jusqu’à la sélection des fournisseurs, au lancement des consultations, à la comparaison des offres, à la préparation des contrats ou encore au traitement des factures, tout en restant soumis aux règles de gouvernance définies par l’entreprise.
Pour Abdelilah El Attari, cette automatisation ne signifie pas la disparition du métier d’acheteur. Elle modifie en revanche profondément sa nature.
L’objectif consiste à déléguer aux agents intelligents les tâches administratives et répétitives afin de permettre aux professionnels de concentrer leur temps sur les décisions créatrices de valeur: définition de la stratégie achats, négociations complexes, innovation, gestion des risques fournisseurs, développement de partenariats durables et renforcement de la résilience des chaînes d’approvisionnement.
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SEMS indique avoir développé une chaîne complète d’agents couvrant l’ensemble du processus «Source-to-Pay». Des agents spécialisés interviennent successivement sur l’analyse du besoin, le sourcing, les appels d’offres, l’évaluation des fournisseurs, les négociations, la contractualisation, la gestion des commandes, les factures et les analyses décisionnelles. D’autres agents collaborent avec les fonctions finance, juridique, logistique, risques, ESG ou informatique afin d’apporter une vision globale de chaque décision.
Selon le dirigeant, l’acheteur de demain ne passera plus son temps à rechercher des fournisseurs ou à comparer manuellement des offres. Son rôle évoluera vers l’arbitrage stratégique entre plusieurs scénarios proposés par les systèmes d’intelligence artificielle.
Une transformation qui repose sur la gouvernance des données
Cette évolution technologique soulève néanmoins plusieurs défis avant une généralisation à grande échelle.
Abdelilah El Attari souligne que la qualité des données demeure la première condition de réussite. Des bases d’information incomplètes ou dispersées limitent directement les performances des agents intelligents. Les questions de gouvernance, de cybersécurité, de confidentialité des données et de contrôle des accès apparaissent également comme des prérequis indispensables pour garantir la fiabilité des décisions automatisées.
Cette mutation suppose également une montée en compétences des équipes achats. Les professionnels devront maîtriser davantage l’analyse de données, les outils numériques et les mécanismes de gouvernance afin de collaborer efficacement avec ces nouveaux systèmes. Pour le dirigeant de SEMS, le dernier défi reste celui de la confiance: les entreprises devront construire progressivement une relation de confiance avec les agents intelligents tout en maintenant un niveau de supervision adapté à leurs exigences internes.
Au-delà des technologies, le CNA Maroc souhaite inscrire cette dynamique dans une stratégie plus large de structuration de l’écosystème national.
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L’association prévoit l’élaboration d’un Livre blanc de l’excellence achats destiné à formuler des recommandations opérationnelles pour les entreprises et les institutions. Elle a également lancé la Charte Eco Buy ainsi que le label Eco Buy afin de promouvoir les achats responsables, la transparence des relations fournisseurs et la création de valeur partagée. Des workshops, séminaires et rencontres seront organisés dès la rentrée afin d’accompagner les entreprises dans cette transformation.
Les organisateurs des Assises rappellent que cette édition s’est articulée autour de trois priorités: le positionnement géopolitique du Maroc comme hub entre l’Europe et l’Afrique, la réinvention des compétences achats à l’horizon 2030 et le renforcement des relations entre entreprises et fournisseurs. Ils y voient les fondements d’une fonction appelée à jouer un rôle croissant dans la compétitivité industrielle du Royaume.
L’ambition affichée dépasse ainsi l’organisation d’un rendez-vous professionnel. En faisant converger innovation numérique, développement des fournisseurs locaux et montée en compétences des acheteurs, le CNA Maroc entend contribuer à une transformation plus profonde de l’économie nationale.




