Longtemps, la communication financière au Maroc a été essentiellement appréhendée sous l’angle du respect des obligations légales. Publier les comptes, respecter les délais réglementaires et satisfaire aux exigences du régulateur constituaient les principaux objectifs des entreprises cotées. Cette logique apparaît aujourd’hui largement dépassée.
L’évolution du marché financier marocain, l’ouverture croissante aux investisseurs internationaux, le développement des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG), ainsi que la multiplication des sources d’information imposent désormais une transformation beaucoup plus profonde. L’information financière devient progressivement un actif stratégique dont dépend autant la confiance des investisseurs que la capacité des entreprises à accéder au capital.
C’est précisément cette mutation que les principaux acteurs de l’écosystème financier ont souhaité mettre en lumière lors de la première édition du Symposium de l’information financière, organisé par Boursenews à Casablanca. Au fil des interventions, un même constat s’est imposé: la qualité de la communication financière constitue désormais une composante essentielle de la compétitivité économique du pays.
Cette évolution intervient dans un contexte où la Bourse de Casablanca retrouve progressivement une nouvelle dynamique. L’intérêt renouvelé des investisseurs s’accompagne toutefois d’une exigence beaucoup plus forte en matière d’accès à une information fiable, compréhensible et comparable.
Pour Fatima Ezzahra Ouriaghli, directrice de publication de Boursenews, cette nouvelle réalité dépasse largement le simple respect des textes. Elle rappelle que la circulation accélérée des informations, notamment sur les plateformes numériques, accroît simultanément les risques de désinformation et les attentes des investisseurs en matière de fiabilité. Dans ce contexte, une communication financière de qualité devient un instrument de transparence, de lisibilité et de confiance permettant d’accompagner durablement le développement des entreprises.
Cette évolution traduit une transformation plus large du fonctionnement des marchés. À mesure que l’information circule instantanément, la valeur économique d’une entreprise dépend également de sa capacité à maîtriser son récit stratégique et à réduire les asymétries d’information qui alimentent traditionnellement l’incertitude des investisseurs.
Changer de culture pour changer de dimension
Au-delà des réformes réglementaires, plusieurs intervenants estiment que le principal défi réside désormais dans l’évolution des pratiques managériales.
Le président du conseil d’administration de la Bourse de Casablanca, Brahim Benjelloun-Touimi, résume cette transformation comme un véritable changement culturel. Selon lui, les enjeux de communication financière ne peuvent plus être considérés comme une contrainte administrative, mais comme un levier direct de création de valeur.
Le responsable inscrit cette réflexion dans les ambitions stratégiques du Royaume. Il estime que le Maroc dispose d’atouts majeurs à valoriser auprès des investisseurs internationaux, notamment sa transition énergétique, le développement de la finance durable, son modèle de finance inclusive ainsi que la présence croissante de ses groupes sur le continent africain.
Cette capacité à raconter l’économie marocaine constitue, selon lui, un préalable indispensable à l’ambition de voir la Bourse de Casablanca accéder au statut de marché émergent dans les classements internationaux tels que MSCI. Toutefois, prévient-il, cet objectif ne pourra pas être atteint uniquement par l’amélioration des textes réglementaires. Il suppose de passer d’une culture de la discrétion à une culture du dialogue, d’une logique de conformité à une logique de conviction et d’une communication défensive à une communication créatrice de confiance.
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Cette analyse rejoint une tendance observée sur les grandes places financières mondiales, où la valorisation des entreprises repose désormais autant sur la qualité de leur gouvernance que sur leurs performances comptables.
Cette transformation culturelle s’appuie néanmoins sur un important travail réglementaire engagé depuis plusieurs années.
Lors du panel consacré aux enjeux de confiance et d’attractivité du marché, Leila Regragui, chef du Département Opérations et Informations financières de l’Autorité marocaine du marché des capitaux (AMMC), rappelle que les réformes engagées depuis 2019 ont profondément modifié le contenu et la fréquence des informations mises à la disposition des investisseurs.
Selon elle, la circulaire 03/19 marque une étape décisive en imposant des publications trimestrielles plus complètes et en intégrant progressivement les dimensions ESG dans les obligations d’information des sociétés cotées. Cette évolution traduit un changement de paradigme: l’information financière ne se limite plus aux états comptables, mais englobe désormais les facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance qui conditionnent la performance future des entreprises.
L’objectif dépasse la simple transparence. Il s’agit désormais de fournir aux marchés les éléments nécessaires pour apprécier les risques de long terme, dans un environnement où les investisseurs accordent une importance croissante aux critères extra-financiers.
Les investisseurs réclament désormais une vision du futur
Cette évolution réglementaire ne répond toutefois qu’à une partie des attentes du marché.
Pour Tarik Amiar, associé-gérant d’African Financial Investment, les progrès réalisés sont réels mais demeurent insuffisants. Selon lui, la quantité d’informations publiées a considérablement augmenté, sans que cela améliore systématiquement la capacité des investisseurs à anticiper les trajectoires futures des entreprises.
L’analyste plaide ainsi pour une communication davantage prospective, intégrant des orientations stratégiques et des objectifs permettant d’améliorer les modèles de valorisation. À ses yeux, les entreprises qui entretiennent un dialogue régulier avec les investisseurs bénéficient généralement d’une meilleure confiance du marché, d’une liquidité plus importante et, in fine, d’une valorisation supérieure.
Autrement dit, l’information financière ne doit plus seulement expliquer le passé; elle doit également rendre crédible l’avenir.
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Cette évolution suppose également une profonde transformation des organisations internes. Younes Zoubir, directeur général délégué chargé de la Stratégie, des Finances et du Développement de CIH Bank, décrit la production de l’information financière comme une véritable chaîne industrielle, mobilisant systèmes d’information, procédures de contrôle et coordination entre plusieurs directions.
Mais il insiste surtout sur un point essentiel: les chiffres, aussi précis soient-ils, ne suffisent plus. Ils doivent être accompagnés d’un récit stratégique cohérent permettant aux investisseurs de comprendre les choix opérés par l’entreprise, leur logique économique et leurs perspectives de création de valeur. La communication financière ne peut donc plus être un exercice ponctuel réalisé après la clôture des comptes; elle devient un processus continu intégré à la stratégie de l’entreprise.
La gouvernance, nouveau socle de la crédibilité financière
Pour Rachid Belkahia, associé-gérant d’Associés en Gouvernance Maroc, la qualité de l’information financière reflète directement le fonctionnement des organes de gouvernance. Une information incomplète ou difficilement exploitable révèle souvent des insuffisances plus profondes dans les mécanismes de contrôle, de supervision et de prise de décision.
Le conseil d’administration devient ainsi un acteur central de la crédibilité financière des entreprises. Sa responsabilité ne consiste plus uniquement à valider les comptes, mais également à garantir la sincérité, la pertinence et la cohérence des informations communiquées au marché.
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Cette évolution rapproche progressivement les standards marocains des meilleures pratiques internationales, où la qualité de la gouvernance constitue l’un des principaux critères d’appréciation des investisseurs institutionnels.
Les débats de ce premier Symposium montrent que la communication financière est en train de changer de statut. Elle n’est plus un simple exercice de conformité réglementaire, mais un instrument de politique économique, capable d’améliorer l’allocation du capital, de renforcer la confiance des investisseurs et d’accroître l’attractivité internationale de la place financière de Casablanca.




