Les prévisions de croissance de l’économie marocaine pour 2026 affichent des écarts significatifs selon les institutions qui les ont émises. Alors que Bank Al-Maghrib table sur une croissance de 5,6%, le Haut-commissariat au Plan et l’Organisation de coopération et de développement économiques anticipent 5%, contre 4,4% pour le Fonds monétaire international et 4,2% pour la Banque mondiale et la Banque africaine de développement.
Afin de mieux comprendre les raisons de ces écarts, les hypothèses retenues par les différentes institutions et les perspectives réelles de l’économie marocaine, Le360 a sollicité l’analyse d’Ahmed Azirar, économiste, fondateur du cercle de l’économie d’entreprise du Maroc (CEREM) et directeur de recherche à l’Institut marocain d’intelligence stratégique (IMIS).
Le360: Les prévisions de croissance du Maroc pour 2026 varient de 4,2% à 5,6% selon les institutions. Comment expliquez-vous un écart aussi important?
Ahmed Azirar: Les statistiques sont ainsi faites, surtout quand il s’agit de prévisions en contexte incertain. L’écart que vous relevez confirme d’un côté la vigueur que connaît l’économie marocaine, et de l’autre, les incertitudes qui pèsent toujours. Les différences peuvent s’expliquer par les méthodologies propres à chaque institution, dont les modèles d’analyse cadrent avec leurs objectifs propres; par leurs anticipations sur les secteurs volatiles, notamment l’agriculture, et par l’évaluation de l’impact des incertitudes géopolitiques mondiales, ou simplement par la différence des dates de réalisation des enquêtes effectuées par chacune de ces institutions.
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Concrètement, les divergences s’articulent autour des facteurs importants, notamment le scénario agricole (le poids de la pluviométrie), sachant que ce secteur pèse toujours lourdement dans le PIB marocain. Les prévisions les plus optimistes, comme celles de Bank Al-Maghrib qui tablaient sur 5,6%, intègrent des hypothèses de récoltes très favorables. À l’inverse, des institutions comme le Fonds monétaire international (FMI), plus prudentes face aux risques climatiques, prévoyaient une croissance de 4,4%.
«À mon avis, la prévision qui devrait être la plus proche de la réalité est celle du HCP.»
— Ahmed Azirar
En second lieu, il y a la demande extérieure et les chocs géopolitiques. Des institutions internationales, telles que la Banque mondiale, ont revu leurs estimations (autour de 4,4%) à la baisse. Elles prennent en compte l’impact direct et indirect du conflit au Moyen-Orient sur le commerce mondial, la facture énergétique et la demande touristique.
Le dynamisme non agricole et l’investissement comptent aussi. Le Haut-commissariat au Plan (HCP) anticipe une accélération à 5%, portée par le rebond de l’activité agricole et la bonne tenue des secteurs hors agriculture, comme l’industrie et le BTP qui exécute notamment les chantiers d’infrastructure liés à la Coupe du monde 2030.
À mon avis, la prévision qui devrait être la plus proche de la réalité est celle du HCP, qui utilise les données sources, qui réalise des enquêtes de conjoncture régulières et qui dispose d’une indépendance et d’une connaissance parfaite des structures de l’économie, qui lui permettent de faire des estimations correctes. Toujours est-il que les prévisions sont actualisées avec le temps, et pour les décideurs, si ces prévisions indiquent l’évolution probable, ils prennent en considération des incidents majeurs qui peuvent intervenir, comme des biais possibles.
Oui, mais comment expliquez-vous l’écart entre les prévisions de la BAD (4,2%) et celles de l’OCDE (5%), publiées à seulement quelques jours d’intervalle?
Je pense qu’il y a là un prisme particulier de chacune des institutions, dont les modèles utilisent des variables avec des pondérations différentes. La divergence peut aussi être due à la source des données utilisées.
«Les banques, en tant que créancières, adoptent généralement des prévisions de croissance prudentes pour un pays afin de mieux apprécier les risques à prendre.»
— Ahmed Azirar
N’oublions pas que, généralement, une banque, créditrice, qui plus est, met plus de rigueur et de prudence dans ses scénarios. Son objectif est de sauvegarder ses intérêts en sous-pesant méticuleusement les risques à prendre vis-à-vis du pays débiteur.
Dans quelle mesure les tensions géopolitiques actuelles, notamment au Moyen-Orient, peuvent-elles modifier les perspectives de croissance du Maroc en 2026?
Les perturbations au Moyen-Orient influencent l’énergie, sa disponibilité et ses prix; la logistique, la disponibilité des transports, leur coût, la sécurité et l’assurance; le coût et la disponibilité des financements; le mouvement du commerce extérieur (importations, exportations et mouvement des capitaux)…
Tout cela peut se traduire en inflation et en gêne à la trésorerie tant des entreprises que du Trésor public, et en baisse de la croissance, si les perturbations durent et s’aggravent. Sachant en plus qu’il y a les flux touristiques qui sont perturbés, les transferts tant publics que privés et les IDE, etc. A contrario, l’accalmie va induire un mouvement dans un sens favorable avec toutefois un bilan à assainir.
Quelle est votre propre prévision de croissance pour le Maroc en 2026 et sur quelles hypothèses repose-t-elle?
Comme déjà dit, la dynamique de croissance est portée cette année par l’investissement (public et privé), le secteur des infrastructures et une campagne agricole favorable. Les prix de l’énergie restent pour ce deuxième semestre élevés et les tensions financières de mise (transferts, IDE, services). Le taux devrait s’établir entre 4,5 et 5%; ce qui reste un taux appréciable, mais en deçà des estimations très optimistes du début d’année.
Quels sont, selon vous, les principaux facteurs qui pourraient soutenir ou, au contraire, freiner la croissance marocaine en 2027?
La croissance marocaine est tirée par la consommation privée et par la demande publique essentiellement. Le commerce extérieur, étant donné le déficit important et structurel, exerce un effet négatif sur la croissance. La demande, et notamment sa part publique, va rester dynamique avec les projets d’infrastructures en cours. La demande extérieure restera probablement à un niveau moyen. Quant aux importations, elles continueront à grimper.
Pour ce qui est de l’année agricole, elle reste liée à la pluviométrie. Concernant la production industrielle, il est attendu que le secteur des engrais reprenne sa vigueur au fur et à mesure que les tensions géopolitiques diminueront et que la conjoncture mondiale et régionale se détendra.
Le Maroc devrait maintenir, à moyen terme, une trajectoire de croissance soutenue, portée par la poursuite des investissements publics et un environnement macroéconomique globalement stable. Un léger tassement est possible au fur et à mesure que l’euphorie agricole se stabilise. Un taux entre 3,9% et 4,3% est possible.
«Le taux de croissance devrait se situer entre 4,5% et 5% en 2026.»
— Ahmed Azirar
Les facteurs favorables existent et des obstacles pourraient se dresser. La croissance sera principalement soutenue par l’accélération des investissements tant publics que privés, la reprise du dynamisme des exportations industrielles (engrais, automobiles), la poursuite de la montée du secteur touristique et les grands projets d’infrastructure.
Les moteurs de la croissance en 2027 pourraient être, d’abord, les investissements et les infrastructures. La montée en puissance des chantiers de la Coupe du monde 2030 (lignes ferroviaires, stades, aéroports, routes, hôtellerie…) et la poursuite des grands projets, notamment industriels, stimulent fortement l’investissement public et attirent des capitaux privés étrangers et nationaux.
Deuxième moteur, l’industrie manufacturière, en particulier l’écosystème automobile (véhicules électriques) et l’aéronautique, continue d’enregistrer de fortes performances à l’exportation. Les engrais, qui ont souffert des perturbations logistiques à l’importation des intrants notamment, reprendront leur envol au moment où l’OCP réalise une de ses restructurations les plus ambitieuses.
Le secteur touristique, pour sa part, confirme sa position de pilier solide de l’économie, bénéficiant des stratégies de promotion et de l’augmentation des capacités d’accueil et du football. La RAM devrait réactiver les lignes qu’elle avait momentanément arrêtées pour cause de coût du kérosène.
Pour ce qui est de la consommation intérieure, le recul de l’inflation permettra de détendre le pouvoir d’achat des ménages en relançant la consommation.
Les facteurs de risque et freins potentiels ne manquent pas
L’incertitude agricole persiste. Malgré les efforts de diversification, une grande partie du PIB reste sensible aux aléas climatiques et à la pluviométrie.
La conjoncture internationale, avec les perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales et la volatilité des prix de l’énergie et des intrants, pèse sur les coûts de production.
Le déficit commercial et l’endettement en hausse gênent également. Même si le déficit commercial est amplifié par l’énergie et les intrants industriels, il pèse sur la balance des paiements, causant un recours accru à l’endettement. Lequel endettement est à surveiller de près puisqu’il finance en partie des infrastructures à rentabilité longue.
Autre difficulté, la création d’emplois durables demeure nécessaire pour assurer le bien-être social et détendre durablement le climat social. Le chômage des jeunes et celui des femmes atteignent des niveaux élevés, d’autant que la catégorie des «ninis» (ndlr Neet) constitue un goulet social.
«À moyen terme, le Maroc devrait maintenir une croissance soutenue grâce aux investissements publics et à la stabilité macroéconomique.»
— Ahmed Azirar
Enfin, les inégalités territoriales dont a parlé avec insistance Sa Majesté le Roi continuent à être élargies, handicapant les régions en difficulté, dont l’Oriental et le Sud-Est. Les nouvelles procédures et financements se précisent. Espérons que l’exécution suive et que les élections à venir propulsent des compétences engagées.
Last but not the least, la valorisation du capital humain et l’envolée du dynamisme du secteur privé, sont à réussir pour une croissance forte et régulière, pouvant assurer le partage équitable souhaité.
En résumé, le Maroc est sur une trajectoire ascendante, son secteur industriel prend le lead en Afrique et devrait poursuivre sa montée en gamme et la diversification de ses exportations. Toutefois, les risques liés aux tensions géopolitiques, aux marchés de l’énergie et aux fluctuations de la demande mondiale restent vivaces. Les réformes sociales, territoriales et de gouvernance devraient se poursuivre pour être à la hauteur des événements mondiaux que le Maroc accueille et dénouer le piège des pays à revenu intermédiaire qui nous colle à la peau depuis des décennies.



