C’est dans un contexte particulièrement symbolique que s’ouvre demain vendredi 1er mai la 31e édition du SIEL. Rabat a été désignée par l’UNESCO Capitale mondiale du livre pour l’année 2026, consécration qui rejaillit directement sur la programmation du salon et lui confère une dimension supplémentaire. La ville, pont millénaire entre les continents et les civilisations, accueille ainsi un événement pensé comme une célébration de la littérature et vecteur de rapprochement des peuples et de dépassement des conflits.
La France est l’invitée d’honneur de cette édition, prolongeant ainsi la mise à l’honneur du Maroc lors du Festival du livre de Paris en 2025. Ce choix s’inscrit dans une logique de réciprocité culturelle et de consolidation d’un partenariat que le roi Mohammed VI a lui-même décrit comme bâti «sur l’amitié et la confiance».
Ibn Battûta, personnalité de l’édition 2026
Le fil conducteur de toute la programmation est Ibn Battûta, le grand voyageur tangérois du 14e siècle, dont le récit de voyage a été traduit dans des dizaines de langues vivantes. Ce choix n’est pas anodin. En rendant hommage à cet explorateur qui traversa plus de quarante pays, le SIEL rappelle que le dialogue entre les cultures n’est pas une invention contemporaine mais une vocation profonde du Maroc.
Plusieurs temps forts sont consacrés à cette personnalité emblématique. Une première rencontre réunit des traducteurs venus de quatre continents, Tim Mackintosh Smith du Royaume-Uni, Claudia Tresso d’Italie, Abdulsait Aykut de Turquie et Patricio Gonzalez du Chili, pour évoquer comment le Rihla a voyagé d’une langue à l’autre et quelle réception il a reçue à travers les siècles. Une autre table ronde propose un dialogue symbolique et inattendu entre Ibn Battûta et la pensée confucéenne, où le voyage apparaît non seulement comme déplacement géographique mais comme véritable quête de savoir et d’éthique. Karim Mosta, franco-marocain, racontera quant à lui sa propre expérience sur les traces du grand explorateur.
Annie Ernaux, l’invitée de marque
C’est sans conteste la rencontre la plus attendue de cette édition. Annie Ernaux, Prix Nobel de littérature 2022, sera présente au SIEL 2026 pour une rencontre exceptionnelle animée par Abderrahman Tenkoul. Celle dont l’œuvre explore les formes de l’intime, sonde les ressources du subjectif et du collectif, et interroge la mémoire, l’amour, la maladie et la société. elle se livrera à un échange sur son parcours singulier, sur le rôle de la littérature dans ces temps d’incertitude, et sur le devenir de l’écriture face aux défis croissants de l’Intelligence artificielle.
La littérature comme espace de réflexion
Une large part de la programmation est consacrée à ce que les organisateurs appellent «la littérature comme espace de réflexion», entendant par là des débats de fond sur la place de l’écriture dans le monde contemporain.
Une première table ronde interroge la condition du poète aujourd’hui. Dans un espace culturel largement dominé par le roman, les logiques de marché et la visibilité médiatique, comment le poète peut-il encore exister et être entendu? Des voix venues du Maroc, du Portugal et de la Grèce croiseront leurs expériences sur les tensions, les impasses, mais aussi les voies de réinvention de la poésie face à la société de spectacle.
Une autre session, intitulée «Les pouvoirs de la littérature», rassemble Hajar Azell, Dominique Nouiga et Hassan Wahbi autour d’une question centrale: que peut encore faire la littérature aujourd’hui face aux violences, aux silences et aux simplifications du monde contemporain? Écrire, c’est parfois troubler, parfois éclairer, parfois transformer. La discussion explorera les formes multiples et concrètes de ce pouvoir.
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Une troisième table ronde aborde la question du vivant et de notre rapport à la nature, en convoquant des savoirs autochtones et des approches philosophiques critiques pour penser autrement les liens entre les humains et leur environnement.
Hommages et centenaires
L’édition 2026 est également marquée par plusieurs commémorations littéraires de première importance. Driss Chraïbi, l’auteur du «Passé simple» né en 1926, est au cœur de deux événements distincts. Une table ronde organisée par le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger réunit Abdellatif Laâbi et Mustapha Dziri autour du lien qui unit Chraïbi à la revue «Souffles», fondée en 1966. Chraïbi en fut une source d’inspiration majeure et un précurseur indispensable de la modernité littéraire au Maroc. Le soir même, Amal Ayouch donne vie à son roman «La civilisation, ma mère!» dans une adaptation théâtrale mise en scène par Karim Troussi.
Cette même édition commémore le neuvième centenaire de la naissance d’Ibn Rochd, dit Averroès, né à Cordoue en 1126. Mohamed Mesbahi et Lucie Tardy débattront de l’héritage du plus célèbre des rationalistes parmi les philosophes musulmans, en interrogeant ce qu’il en reste ici et ailleurs, sous la modération de Driss Ksikes.
Le CCME honore par ailleurs la mémoire de feu Ahmed Ghazali en publiant un coffret de cinq pièces de théâtre, présenté lors d’une table ronde réunissant sa veuve Mireia Estrada Ghazali, Jasmina Douieb et Sebastien Bournac.
Grands entretiens avec les auteurs
Le programme réserve plusieurs rencontres de haut calibre avec des écrivains majeurs. Abdellah Tourabi s’entretient avec Tahar Ben Jelloun dans un face-à-face organisé par le CCME. La romancière syrienne Lina Houeyan Al Hassan, venue à l’écriture par la philosophie et dont l’œuvre plonge dans les espaces ruraux et les émotions humaines dans leur première pureté, sera reçue par Ahmad Ali Al Zein. Abdelfattah Kilito, professeur émérite lauréat du Grand Prix de la francophonie de l’Académie française 2024, présente son nouvel essai «Voleurs de langue», paru aux éditions La Croisée des Chemins. Abdellatif Laâbi s’entretient quant à lui avec Noureddine Bousfiha, dans une rencontre organisée par le CCME.
La 4ème édition du Choix Goncourt du Maroc sera proclamée le 9 mai dans le cadre du salon. Une centaine d’étudiants issus de quinze établissements d’enseignement supérieur ont voté pour leur œuvre favorite parmi quatre titres en lice: «La Nuit au cœur» de Natacha Appanah, «Kolkhoze» d’Emmanuel Carrère, «Le Bel obscur» de Caroline Lamarche et «La Maison vide» de Laurent Mauvignier. Le lauréat sera traduit en arabe, en présence du représentant de l’ambassade de France et de l’Agence universitaire de la francophonie.
Les littératures universelles
La Beat Generation est à l’honneur avec une table ronde sur ces écrivains épris du Maroc, et plus particulièrement de Tanger, où se rendirent les plus grands représentants de ce mouvement fondateur. Une session distincte examine les regards que portent les écrivains espagnols et latino-américains sur le Maroc, depuis le legs andalou jusqu’à la littérature marocaine en espagnol contemporaine.
L’Institut français du Maroc organise par ailleurs une réflexion croisée entre la France et le Maroc sur la question de la lecture chez les jeunes, avec Régine Hatchondo, Mohamed-Sghir Janjar et l’écrivain Timothée de Fombelle.
Voix féminines
La place des femmes dans la littérature marocaine fait l’objet d’une attention soutenue tout au long du programme. Une table ronde retrace l’histoire de la littérature féminine au Maroc depuis le 9e siècle jusqu’à nos jours, de Fatima Al-Fihriya à la génération actuelle, en passant par Zaynab al-Nafzawiya, Sayyida al-Horra et les pionnières de la période post-indépendance. Une autre session interroge le renouveau en cours grâce à des plumes féminines qui se démarquent, avec Rim Battal, Karima Ahdad et Youssouf Amine Elalamy. Hakima Himmich, figure de l’engagement au Maroc, présente son portrait dans un entretien avec Latefa Imane.
Résonance africaine
Le SIEL 2026 consacre une part significative de sa programmation à l’Afrique, avec trois rencontres distinctes réunies sous le label «Résonance africaine». La première interroge les transformations culturelles qui affectent les identités narratives des sociétés africaines à l’ère du numérique et des migrations. La deuxième propose d’examiner la diversité des configurations esthétiques et muséales africaines à travers le prisme de l’art contemporain du continent. La troisième, enfin, pose la question de la visibilité de la littérature africaine sur la scène mondiale et des nouvelles perspectives qui s’ouvrent pour la démarginaliser.
Métiers du livre: l’édition face à ses mutations
Le SIEL est aussi un salon professionnel, et cette dimension est pleinement assumée dans la programmation. Trois tables rondes abordent les mutations profondes que traverse l’industrie du livre. La première porte sur l’Intelligence artificielle et l’édition numérique, explorant comment l’IA peut remodeler l’avenir de la publication tout en posant de sérieux défis en matière de droits de propriété intellectuelle. La deuxième analyse l’impact de BookTok et Bookstagram, ces phénomènes de prescription littéraire sur les réseaux sociaux qui transforment l’acte de lecture en phénomène communautaire ultra-connecté. La troisième porte sur l’Open Access en sciences humaines et sociales, et plus particulièrement sur le modèle Diamond Open Access qui défend un accès ouvert sans frais ni pour les lecteurs ni pour les auteurs.
Une table ronde spécifique examine par ailleurs la solidarité entre éditeurs et libraires francophones du Nord et du Sud, posant la question d’un écosystème résilient face à la domination des plateformes mondiales.
Enjeux géopolitiques et culturels
La programmation ne s’interdit pas les grands débats de société. Une table ronde réunit des experts mexicains, marocains et français autour de la portée géopolitique et géostratégique de la décision historique du Conseil de sécurité des Nations unies du 31 octobre 2025, actant la proposition marocaine d’autonomie pour les Provinces du Sud. La question de la francophonie au 21e siècle est également posée frontalement, avec Christian Philip de France et Michel Robitaille du Canada, autour de la manière dont la langue française peut devenir un levier de renforcement de la diversité linguistique mondiale plutôt qu’un instrument d’uniformisation.
Patrimoine et mémoire
Dans la continuité de la désignation de Rabat comme Capitale mondiale du livre, plusieurs sessions sont consacrées à la mémoire et au patrimoine. Une table ronde examine les atouts civilisationnels et historiques de la capitale du Royaume, son rayonnement culturel arabe et universel et son rôle dans l’économie créative. La Bibliothèque nationale du Royaume du Maroc organise une session sur le programme «Mémoire du Monde» de l’UNESCO, en présence d’experts marocains et indonésiens. L’art rupestre du Sahara marocain, ces peintures et gravures sur dalles de pierres qui racontent le cadre naturel et les valeurs artistiques des populations préhistoriques, est au cœur d’une autre rencontre avec des chercheurs marocains et toulousains.
Les soirées poétiques
Chaque soir, la grande Salle Ibn Rochd se transforme en espace de rencontre entre les voix poétiques du Maroc et du monde. La première nuit de poésie rassemble des poètes venus d’Italie, du Portugal, du Soudan, du Koweït et du Maroc, avec un accompagnement musical live incluant la nuit du Gharnati, par l’artiste Fatima-Zahra Al Qortobi, en coordination avec la maison de la poésie de Tétouan. Hassan Najmi présente par ailleurs son anthologie «Lumières marocaines», réunissant les voix poétiques marocaines de la diaspora, publiée avec le soutien du CCME.
Un salon, plusieurs langues
Il convient enfin de souligner que le SIEL 2026 est un salon véritablement multilingue. Au-delà du français et de l’arabe qui structurent la grande majorité des panels, l’espagnol est présent dans plusieurs sessions portant sur les liens entre le Maroc et l’Amérique hispanique. L’anglais occupe une place croissante, avec deux tables rondes entièrement dédiées à la montée de la création marocaine en langue anglaise. La question n’est pas anodine: sur les six Prix Nobel de littérature attribués à des auteurs africains, cinq l’ont été à des écrivains anglophones. Le SIEL prend acte de cette réalité et ouvre un espace de réflexion sur ce que signifie écrire en anglais quand on est marocain.




