MOGA Festival: Matthieu Corosine revient sur 10 ans d’un pari lancé à Essaouira

Matthieu Corosine, cofondateur et organisateur du MOGA Festival. (S.Belghiti/Le360)

EntretienÀ moins de deux semaines du coup d’envoi de son édition anniversaire, prévue du 30 septembre au 4 octobre à Essaouira, le MOGA Festival s’apprête à souffler ses dix bougies. Cofondateur et organisateur de l’événement, Matthieu Corosine revient pour Le360 sur la construction de cette programmation XXL, le lancement du volet formation MOGA PRO ainsi que les liens tissés entre musique électronique et patrimoine gnaoua. Entretien.

Le 21/09/2026 à 11h56

Lancé à Essaouira en 2016 par Matthieu Corosine aux côtés d’Abdeslam Alaoui, alias Daox, et de Benoit Geli, le MOGA Festival a progressivement imposé la cité des Alizés comme une place forte de la musique électronique au Maroc, avant de s’exporter à Caparica, au Portugal, puis à Cadix, en Espagne.

Cette édition, comme les précédentes, repose sur deux volets complémentaires: le MOGA OFF, gratuit et ouvert à tous, qui investit du 30 septembre au 1er octobre plusieurs lieux emblématiques de la médina; puis le MOGA IN, du 2 au 4 octobre, qui rassemble la programmation payante autour des grandes têtes d’affiche.

Pour ses 10 ans, l’événement voit encore plus grand. L’occasion, pour Matthieu Corosine, de revenir sur une décennie marquée par la structuration d’une scène électronique marocaine désormais reconnue à l’international et sur les ambitions de MOGA au-delà des frontières marocaines, jusqu’au Brésil.

Le360: On est à deux semaines du coup d’envoi de cette édition très spéciale puisque le MOGA célèbre ses 10 ans. Comment avez-vous construit la programmation?

Matthieu Corosine: Cette programmation a été construite de manière collaborative, dans les deux volets du festival: le OFF et le IN. Pour le OFF, nous avons mis en contact des collectifs marocains et internationaux avec des lieux emblématiques d’Essaouira afin de créer cette programmation. Pour le festival IN, celui du week-end, nous avons donné de véritables cartes blanches à des collectifs, marocains comme internationaux. Plutôt que d’imposer une programmation verticale et directive, nous leur avons dit: «À vous de construire une programmation qui vous ressemble et qui ressemble à MOGA.» Nous leur avons accordé une pleine confiance et le lineup s’est construit ainsi, avec MOGA mis au service de ces collectifs et de ces artistes. Il en va de même pour les têtes d’affiche: cette année, Jamie Jones, The Martinez Brothers et ANOTR ont eux-mêmes choisi qui jouerait avant et après eux.

Cette année, le MOGA OFF passe à une autre échelle avec 51 événements et même l’introduction d’une programmation Kids & Family. Pourquoi avoir choisi de faire exploser le OFF?

Le OFF a toujours fait partie de la vision que nous avions de MOGA: à terme, il devait dépasser le IN. C’est là tout le principe du festival, dont le constat de base est de faire d’Essaouira la véritable tête d’affiche. C’est à travers ce OFF, ces mises en relation entre collectifs et lieux, ces activités déployées dans toute la ville, ces workshops, ces masterclasses, ces visites guidées et ce MOGA Kids que nous mettons en valeur la ville d’Essaouira. C’est la vision que nous portons depuis le début. Il y a aussi les deux concerts organisés dans la Skala, un lieu unique pour retrouver de la musique électro en plein cœur de la Médina, ouverts à tous, avec une programmation marocaine et internationale que petits et grands pourront découvrir gratuitement. C’est une véritable volonté d’inclusion de notre part, car nous savons que les tickets ne sont pas toujours accessibles à tous: nous voulons donner accès à ce bien culturel de la manière la plus ouverte possible.

Vous lancez cette année MOGA PRO, un volet de formation pour la prochaine génération de DJs et producteurs marocains. Que pouvez-vous nous dire de cette initiative?

MOGA Pro découle en partie des conclusions de l’étude d’impact économique que nous avons menée l’année dernière. Cette étude a révélé des résultats très positifs, mais aussi le fait qu’un impact ne doit pas se limiter à 5 jours. En tant qu’acteurs des industries culturelles et créatives, nous nous devons de contribuer à l’effort commun en mettant nos connaissances, nos réseaux et notre savoir-faire au service des jeunes artistes, pour les aider à se professionnaliser, à se former et à se confronter à des professionnels aguerris.

Comment se décline MOGA PRO?

D’un côté, MOGA Academy, organisé avec l’association 4S, qui supervise des ateliers de travail et de formation réunissant jeunes artistes et professionnels des ICC. De l’autre, un cycle de talks et de conférences, avec cette année la venue de l’Essaouira Dance Summit, déclinaison du Lisbon Dance Summit, une conférence professionnelle de référence sur la musique au Portugal, où MOGA est également présent. Nous créons ainsi un pont professionnel donnant accès à de grands managers d’artistes et à des professionnels des labels. Grâce au British Council, nous accueillons également Andrew Cotton, surfeur de Nazaré connu pour affronter des vagues de 30 mètres, qui viendra donner des conseils au bord d’une piscine autour de l’apnée et de la gestion du stress par la respiration. C’est l’ensemble de ce programme que nous mettons en place cette édition, avec la volonté de le faire vivre tout au long de l’année, jusqu’au prochain MOGA.

Avant le tout premier MOGA en 2016, à quoi ressemblait la scène électronique au Maroc?

La scène électronique marocaine est particulièrement intéressante: elle a émergé un peu avant les années 2000 avec des événements très psytrance organisés dans le désert, souvent perçus à l’époque comme des rassemblements un peu étranges, alors qu’il s’agissait en réalité de véritables rassemblements musicaux réunissant des participants venus du monde entier. Elle s’est structurée progressivement au début des années 2000, portée par des figures comme Amine K ou Daox, notre cofondateur, qui ont contribué à forger cette identité désormais reconnue à l’international. Aujourd’hui, des artistes comme Monile, Mr. ID, Glitter55 ou Daox tournent dans le monde entier et représentent le Maroc et sa musique électronique. Nous sommes très heureux de mettre notre plateforme au service de tous ces collectifs qui se sont formés au fil des années. La scène est de plus en plus structurée, avec des collectifs organisant régulièrement des événements à Rabat, Tanger, Marrakech ou Casablanca. Pour les 10 ans, Shift Collective, Supervibe, Hush Hush, Reload, Le Matin Records, Sound Sisters et bien d’autres seront réunis durant le OFF, mais aussi le IN. Cette dimension nous tient particulièrement à cœur: représenter ensemble une musique électronique et une culture longtemps considérées comme alternatives, mais qui touchent aujourd’hui un public bien plus large.

MOGA a toujours cherché à connecter musique électronique et patrimoine marocain, notamment gnaoua. Comment ce dialogue a-t-il évolué?

Essaouira est le théâtre parfait pour ce type d’interaction, car la ville est par nature un mélange de modernité et de tradition, d’influences et de cultures et c’est précisément ce qui nous a encouragés à nous y installer. Daox a été l’un des pionniers de ce mélange entre musique gnaoua et musique électronique: il a organisé la toute première Boiler Room au Maroc, réunissant notamment Maâlem Guinia, Maâlem Boussou, ainsi que des pointures internationales comme James Holden et Floating Points. Cette rencontre a donné sa couleur musicale à MOGA, que nous avons perpétuée chaque année à travers des créations originales, avec des artistes comme Stavroz, Parallells ou dOP, venus pendant une semaine composer avec des maâlems une musique jouée pour la première fois en live pendant le festival. Nous avons notamment eu la collaboration du DJ portugais Moullinex, venu réaliser une création originale à Essaouira avec des maâlems, présentée ensuite au MIDEM, le sommet international de la musique à Cannes, pour représenter cette fusion des musiques. Nous n’avons pas inventé ce métissage culturel, mais nous nous le sommes réellement approprié et nous l’avons développé au fil des années.

Le festival s’est aussi exporté au Portugal et en Espagne. Qu’est-ce que cette expansion internationale vous a appris sur la manière dont MOGA et l’identité marocaine qu’il porte est perçue ailleurs?

Essaouira reste pour nous le moteur de tout cela, le véritable ADN et le cœur de l’âme de MOGA. Nous avons toujours dit qu’Essaouira reposait sur trois piliers: le partage, l’échange et la musique. Ce sont ces valeurs qui nous ont portés vers d’autres villes atlantiques, Cadix en Espagne et Caparica au Portugal, des villes qui, par définition, sont ouvertes sur le monde, avec leurs passages, leurs échanges, leurs arrivées et leurs départs. Nous avons emmené avec nous notre style et notre personnalité. Cette même ouverture au monde nous conduit désormais vers le Brésil: nous avons officiellement annoncé MOGA Bahia, qui aura lieu en novembre de l’année prochaine. Nous y exploiterons à nouveau cette dimension atlantique, pour aller à la rencontre de notre communauté locale et y amener des communautés portugaises, marocaines et espagnoles, afin d’agrandir la famille MOGA.

Il y a forcément des choses que vous feriez différemment si vous deviez relancer MOGA aujourd’hui, avec ce que vous savez maintenant. Qu’est-ce que le MOGA de 2026 dirait au MOGA de 2016?

Le MOGA de 2026 dirait au MOGA de 2016 de ne pas abandonner. Nous avons traversé de nombreuses épreuves, financières ou totalement hors de notre contrôle, comme le Covid ou le séisme, des drames qui nous ont empêchés d’exister à certains moments. Mais 2026 doit continuer à dire à 2016 de croire en cette idée folle d’aller à Essaouira pour y organiser un festival électro. Au début, on nous disait que c’était une folie d’aller là-bas; nous avons pris cela comme un défi et nous y avons cru. Il y a eu des moments où nous avons failli baisser les bras, mais nous nous sommes relevés et nous sommes toujours là. Peu d’événements de notre industrie célèbrent 10 ans d’existence. Si l’on nous avait dit en 2016 que nous fêterions nos 10 ans, cela nous aurait sans doute donné un peu plus de courage et de foi en l’avenir.

Dans dix ans, si on refait cet entretien pour les vingt ans de MOGA, qu’est-ce que vous voudriez pouvoir dire que le festival a changé pour Essaouira, pour la scène marocaine ou pour vous-mêmes?

Dans 10 ans, j’aimerais que nous soyons une véritable grande famille internationale, que MOGA soit la maison de nombreuses cultures et influences. C’est quelque chose qui nous tient particulièrement à cœur. Notre métier, c’est la musique, mais c’est avant tout de mettre un public devant un artiste et de faire en sorte que ce public se rencontre, échange et partage. Dans 10 ans, dans 20 ans, nous voulons que cette notion d’échange et de rencontre reste intacte. Face aux nouvelles technologies, à l’Intelligence artificielle et à la digitalisation de nos vies, nous restons presque un bastion, un rempart à tout cela. Chez nous, il n’y a pas beaucoup de réseau: nous sommes obligés de nous parler, de nous rencontrer, de rire ensemble, de nous rendre service. C’est cela qui fait, aujourd’hui, le cœur d’un festival de musique et d’un rassemblement public. Et j’espère que nous l’aurons encore dans 10 ou 20 ans.

Par Camilia Serraj et Sifeddine Belghiti
Le 21/09/2026 à 11h56