Le CNDH au SIEL 2026: handicap et culture, le Maroc face à ses représentations

Abdelmajid Makni, membre de la commission onusienne dédiée aux personnes à besoins spécifiques et président de la coalition de défense des personnes en situation de handicap, prenant la parole lors d'un colloque au stand du CNDH au SIEL, à Rabat, lundi 4 mai 2026.

Vingt ans après l’adoption de la Convention internationale relative aux droits des personnes en situation de handicap, et dix-sept ans après sa ratification par le Maroc, l’écart entre le droit proclamé et sa mise en œuvre demeure profond. C’est le constat dressé, lundi 4 mai au stand du CNDH, lors d’un colloque réunissant juristes, universitaires et acteurs des droits humains autour d’une question centrale: les représentations culturelles du handicap continuent-elles de freiner l’inclusion au Maroc?

Le 05/05/2026 à 18h37

Au stand du Conseil national des droits de l’Homme (CNDH), un colloque consacré aux «représentations culturelles des personnes en situation de handicap et à la question du développement inclusif» s’est tenu lundi 4 mai, réunissant experts, universitaires et acteurs des droits humains autour d’un diagnostic sans concession. Cette rencontre s’inscrit dans un contexte symbolique particulier, marqué par le 20ème anniversaire de la Convention internationale relative aux droits des personnes en situation de handicap, ratifiée par le Maroc il y a 17 ans.

Une convention, des droits… mais quelle réalité?

La modératrice, Bouchra Amraoui, chargée de mission auprès des mécanismes nationaux de protection des droits des personnes en situation de handicap, a d’emblée posé le cadre: vingt ans après l’adoption de ce texte onusien, la revendication des acteurs de terrain demeure inchangée — voir cette convention pleinement mise en œuvre et effective. Car entre le droit proclamé et le droit vécu, le fossé reste profond.

Docteur en droit public et expert reconnu des droits des personnes en situation de handicap, Abdelmalek Asrih a posé, avec une clarté sans détour, la question centrale du colloque: les politiques publiques contribuent-elles à valoriser ces personnes ou, au contraire, à nourrir leur rejet, leur exclusion et leur stigmatisation?

Sa réponse se veut nuancée, mais sans complaisance. Tout part, explique-t-il, du cadre théorique et idéologique à travers lequel est pensée la place des personnes en situation de handicap. La construction sociale du handicap varie ainsi selon le genre, la culture ou encore la classe sociale. Les représentations qui y sont associées ne sont l’apanage d’aucune catégorie: elles traversent l’ensemble du corps social.

Dès lors, une interrogation s’impose: la personne en situation de handicap est-elle réellement fragile, et doit-elle être réduite à un simple objet de charité?

La loi engage, rappelle-t-il, mais son application demeure inégale. Les résistances socioculturelles entravent la mise en œuvre des politiques publiques. Les normes d’accessibilité, pourtant consacrées par les textes, continuent d’être pensées et réalisées au prisme des usages des personnes valides. Quant aux grands projets d’investissement, ils peinent encore à intégrer le handicap comme une composante intrinsèque du développement.

Pourtant, insiste-t-il, aucune trajectoire de développement durable ne peut se concevoir sans cette intégration. D’où la nécessité d’agir en profondeur sur les représentations culturelles, qui, bien que contredites par le droit, restent profondément ancrées dans les pratiques sociales. «Nous sommes sur la bonne voie, mais une refonte de l’approche s’impose dans la construction de l’arsenal juridique», conclut-il.

La culture, miroir de la maturité d’une société

Professeur en sciences économiques et sociales, Idir Oughindi a élargi la réflexion en interrogeant le rôle de l’action culturelle: «Dans quelle mesure contribue-t-elle à l’inclusion ou, au contraire, à la reproduction de représentations négatives?»

Sa thèse est sans équivoque: au Maroc, la politique culturelle doit être pensée comme un levier de production de sens, et non comme un simple produit de consommation.

Dans cette perspective, la culture est appelée à participer à la construction d’une citoyenneté pleine et entière. Aborder la question du handicap dans ce cadre revient, selon lui, à dépasser la logique de catégorisation: il ne s’agit pas d’une problématique sectorielle, mais d’un révélateur du degré de maturité du système juridique, des valeurs collectives et des politiques publiques.

Il illustre son propos par un exemple saisissant. «Dans 80% des cas, lorsqu’on parle de handicap dans le discours public marocain, on ne parle pas des personnes concernées mais d’une politique aveugle, d’une politique boiteuse, d’un dialogue de sourds. Ces métaphores, omniprésentes dans le langage courant, portent une charge d’exclusion et de stigmatisation envers une large tranche de la population», déclare-t-il.

Il soulève également la question de la double exclusion des femmes en situation de handicap, discriminées à la fois parce qu’elles sont femmes et parce qu’elles sont en situation de handicap. Plusieurs femmes, mères d’enfants en situation de handicap, n’ont pas accès au monde du travail. Une exclusion en cascade que le discours féministe dominant peine encore à intégrer pleinement.

Pour dépasser ces disparités, Idir Oughindi identifie cinq défis essentiels, à commencer par la richesse éducative. Il appelle à intégrer la sociologie du handicap dans les manuels scolaires pour combattre les clichés. En 2026, des parents refusent encore que leurs enfants étudient aux côtés d’élèves en situation de handicap. Il faut une véritable révolution psychique au sein de l’école marocaine pour accepter la différence et développer ce qu’il appelle «la différence positive». Il plaide également pour la présence d’enseignants en situation de handicap dans les classes, car leur présence même constitue un acte de lutte contre les stéréotypes.

Membre de la commission onusienne dédiée aux personnes à besoins spécifiques et président de la coalition de défense des personnes en situation de handicap, Abdelmajid Makni a rappelé l’ambition fondatrice de la Convention: elle est venue pour changer les cultures et les faire évoluer, préserver la dignité et garantir l’indépendance des personnes en situation de handicap, avec une attention particulière à la parité entre hommes et femmes, entre citoyens. Ce texte ne parle pas des personnes en situation de handicap comme d’une catégorie à part, mais comme des citoyens à part entière.

Cela étant, la réalité reste en décalage avec ces ambitions. Idir Oughendi pointe du doigt les limites de l’action du ministère de l’Éducation nationale, qu’il accuse de maintenir une forme de déni. L’inclusion éducative, insiste-t-il, ne saurait se réduire à une simple présence en classe: elle suppose une offre pédagogique adaptée aux besoins de chaque élève, portée par un système en constante évolution.

Or, selon lui, le département reste en retard, «figé dans des logiques des années 1990». L’«éducation inclusive» est ainsi devenue un mot d’ordre omniprésent, souvent vidé de sa substance faute de contenus opérationnels et de mise en œuvre effective.

Il dénonce une contradiction flagrante: dès l’âge de 6 ans, le système envoie à certains enfants le signal qu’ils ne pourront pas être «pionniers», les reléguant de facto au rang de citoyens de seconde zone. Au Maroc, les personnes non voyantes atteignent rarement la fin du cycle primaire, alors qu’en Jordanie ou en Tunisie, elles accèdent à des parcours universitaires allant jusqu’au doctorat. Dans le contexte national, elles sont encore trop souvent orientées vers des filières limitées, comme la coiffure ou la couture. Une comparaison éloquente, qui mesure l’ampleur du chemin restant à parcourir.

Il conclut en rappelant les dispositions de l’article 8 de la Convention, consacré à la sensibilisation et au rôle de la société civile: «La stigmatisation se combat par l’éducation et la prise de conscience. La Convention parle d’épanouissement et de jouissance — il ne s’agit pas seulement de vivre, mais de jouir pleinement de la vie, sans obstacles.»

Une exigence qui, vingt ans après, peine encore à se traduire pleinement dans les politiques publiques, les mentalités et les pratiques au Maroc.

Par Qods Chabâa
Le 05/05/2026 à 18h37