Il y a dans «L’Éthique oubliée du Coran» une thèse que l’auteure formule sans détour: «Contrairement aux affirmations de ceux qui le trahissent, le Coran n’est pas d’abord un code, mais une éthique vivante.» Pour Asma Lamrabet, cette distinction est au cœur d’une crise que traversent les sociétés contemporaines, musulmanes comme autres, face à l’accélération technologique, au matérialisme et à l’effritement du sens collectif. C’est à partir de ce constat que l’essayiste construit son argument: une invitation à retrouver ce qu’elle appelle le «cœur éthique» de la Révélation.
L’essai s’attaque d’abord à ce que l’auteure identifie comme la dérive majeure de la pensée islamique contemporaine: la réduction de la pratique religieuse à un catalogue juridique articulé autour du clivage binaire halal/haram, dans lequel rituels extérieurs et piété ostentatoire tiennent lieu de foi. Cette fragmentation, selon elle, fait perdre de vue l’esprit même du message. «Quand la finalité morale s’efface, la religion se vide de son sens, se durcit ou se fragmente», explique-elle dans un entretien. Sa proposition: «Il faut revenir au cœur éthique de la Révélation pour dépasser les lectures légalistes, identitaires ou défensives qui ont fini par voiler son souffle.»

L’auteure introduit également une distinction opérante entre morale et éthique: la première perçue comme un ensemble de normes figées et contraignantes, la seconde comme une posture critique, dynamique, ancrée dans la responsabilité personnelle et le discernement rationnel. C’est de ce côté qu’elle situe le Coran.
Asma Lamrabet étend sa critique et pointe ce qu’elle nomme le «marketing spirituel»: la récupération par «la logique néolibérale» de la quête de sens, à travers certaines formes de retraites, de dérives du bien-être ou de neurosciences de la foi. Ces pratiques, selon elle, tendent à transformer la spiritualité profonde en produit de consommation individuel.
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Sa démarche est méthodique. Elle structure sa relecture autour de plusieurs concepts coraniques qu’elle replace dans leur charge éthique originelle. L’unicité divine (Tawhîd) y est lu comme un principe d’émancipation intérieure vis-à-vis des «idoles modernes». La raison (aql) est revendiquée comme outil de discernement, à rebours d’une piété qui se méfierait de l’intellect. La justice (adl), la bonté (ihsan) et la miséricorde (rahma) sont présentées comme les piliers d’une éthique de l’altérité, capables de réorganiser le rapport à soi, aux autres et au monde. À ces piliers s’ajoute la bonne action (‘amal salih), que l’auteure présente comme la traduction concrète d’une spiritualité authentique: le moment où la conscience éthique se convertit en engagement effectif dans le monde.
«Revendiquer une certaine naïveté éthique dans un monde ultra-matérialiste n’est pas une faiblesse, c’est une condition essentielle de la dignité humaine», note l’auteure. En d’autres mots, dans un monde où tout se mesure à l’aune du profit, croire à la justice, à la compassion, à la responsabilité envers autrui passe facilement pour de la candeur. Céder au cynisme ambiant revient, pour elle, à abandonner ce qui constitue la dignité humaine. Dans son ouvrage, elle définit d’ailleurs le Coran comme une «force d’humanisation», une «source de paix» et un «chemin de bien commun».
C’est en ce sens que l’auteure qualifie son livre d’invitation à une «renaissance spirituelle». Ou une réorientation vers ce que le texte sacré porte en lui: la formation d’une conscience libre, capable de réparer sa relation à soi, aux autres et au monde.
«L’Éthique oubliée du Coran», Asma lamrabet, 288 pages. Éditions Albouraq, mars 2026. Prix public: 174,00 DH.




