Une liste électorale ne se résume jamais à une simple répartition de places. Elle révèle aussi les priorités d’un candidat, ses équilibres politiques et les personnalités sur lesquelles il entend s’appuyer pour gouverner. À cet égard, la candidature présentée à Madrid par le Parti populaire d’Alberto Núñez Feijóo envoie un signal particulièrement révélateur au Maroc.
Derrière le chef de l’opposition espagnole figurent Cayetana Álvarez de Toledo, Borja Sémper, Alma Ezcurra et Jaime de los Santos. Tous ont, ces derniers mois, employé des termes tels qu’«invasion», «attaque hybride», «soumission», «subordination» ou encore «agression préméditée» pour évoquer les événements survenus fin juillet à Sebta et les relations entre le gouvernement espagnol et le Maroc.
Aux sixième et onzième places figurent respectivement Marta Varela, directrice de cabinet de Feijóo, et Ildefonso Castro, secrétaire aux relations internationales du PP. Tous deux sont considérés comme des acteurs centraux dans l’élaboration de la nouvelle stratégie du parti à l’égard du Royaume. La liste comprend également Carlos Novillo, conseiller chargé de l’Intérieur et des Situations d’urgence au sein du gouvernement régional d’Isabel Díaz Ayuso, placé en septième position.
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Ces responsables ne défendent pas tous exactement les mêmes positions et ne prônent pas nécessairement une rupture diplomatique. Leur présence aux premières places de la liste montre néanmoins que le durcissement du discours à l’égard du Maroc n’est plus une réaction ponctuelle. Il est devenu l’un des axes de la stratégie électorale du PP.
De la prudence aux accusations, le virage de Feijóo
Le changement de ton commence par le candidat lui-même. Après avoir réclamé prudence et explications, Alberto Núñez Feijóo en est venu à accuser directement le Maroc de déloyauté et à parler d’«invasion» du territoire espagnol.
Le 27 octobre, lors de la présentation de sa candidature à Madrid, il a affirmé que l’une de ses différences avec Pedro Sánchez tenait au fait que lui ne partait pas «en vacances quand mon pays est envahi». Cette allusion aux événements de Sebta a été prononcée aux côtés d’Isabel Díaz Ayuso et de Cayetana Álvarez de Toledo, deux des principales représentantes de l’aile dure du parti.
Feijóo avait déjà promis de «verrouiller» la frontière en mobilisant les Forces armées s’il était informé d’une nouvelle tentative d’entrée massive. Il avait également assuré qu’il ferait appliquer l’article 8 de la Constitution espagnole, qui confie à l’armée la mission de garantir la souveraineté, l’indépendance et l’intégrité territoriale du pays.
Après la publication d’informations faisant état de la présence de bâtiments militaires marocains dans les eaux proches de Sebta, il avait demandé le déploiement de la marine espagnole, la convocation de l’ambassadrice du Maroc et le rappel pour consultations du représentant diplomatique espagnol. Il a ensuite accusé le Royaume d’avoir dépassé «de très loin les limites de l’acceptable» et promis une réponse «sereine et ferme» s’il accédait à la présidence du gouvernement.
Sa position conserve pourtant une part d’ambiguïté. Feijóo affirme vouloir entretenir avec le Maroc des relations de bon voisinage et de coopération, tout en insistant sur la nécessité d’écarter toute «subordination». Il n’a pas davantage précisé s’il maintiendrait le soutien de l’Espagne au plan marocain d’autonomie pour le Sahara. Il a simplement annoncé son intention d’examiner les accords conclus par Sánchez et de soumettre sa décision aux Cortes, le Parlement espagnol.
Cayetana Álvarez de Toledo, l’incarnation de la ligne dure
Le choix de Cayetana Álvarez de Toledo comme numéro deux de la liste est sans doute celui qui revêt la plus forte portée politique. Sa position lui assure une place au Congrès des députés et la propulse parmi les principales figures du futur groupe parlementaire du PP.
Álvarez de Toledo a qualifié les événements de Sebta d’«attaque hybride et préméditée contre la souveraineté espagnole». La dirigeante conservatrice a accusé le chef du gouvernement espagnol d’être «soumis au Maroc» et le ministre des Affaires étrangères, José Manuel Albares, de «livrer Sebta pour complaire» au Royaume. Devant le Congrès, elle a défendu le «recours légitime à la force» pour protéger les frontières si le Maroc «envahit à nouveau Sebta».
Ces déclarations dépassent largement la simple demande d’explications diplomatiques. Álvarez de Toledo dépeint les relations bilatérales comme un rapport de force entre un État espagnol affaibli et un voisin qui instrumentaliserait l’immigration pour faire avancer ses revendications territoriales.
Sa promotion à la deuxième place de la liste signifie que cette lecture conflictuelle des relations avec le Maroc occupera une place de premier plan dans la campagne du PP et, vraisemblablement, au cours de la prochaine législature.
Une ligne de fermeté qui dépasse l’aile dure du PP
Troisième sur la liste, Borja Sémper incarne officiellement le visage le plus modéré de la candidature. Son discours se distingue par davantage de retenue que celui d’Álvarez de Toledo ou d’Ayuso, mais il partage une grande partie de leur analyse.
Sémper a défendu la nécessité d’entretenir avec le Maroc des relations «correctes et bien huilées», tout en avertissant que l’Espagne ne saurait être «subordonnée». Il a également assuré que le gouvernement marocain savait déjà qu’avec Feijóo, la position espagnole serait différente et que Sebta, Melilla et les Canaries «ne sont pas négociables».
Le dirigeant du PP a critiqué la gestion du gouvernement espagnol, lui reprochant notamment de ne pas avoir renforcé la frontière malgré les renseignements disponibles. Il s’est toutefois démarqué des propositions les plus radicales en rappelant qu’entre laisser une frontière sans protection et «tirer à balles réelles», il existait de nombreuses possibilités d’action policière, diplomatique et législative.
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Alma Ezcurra, quatrième sur la liste et coordinatrice du programme électoral du PP, s’est montrée plus catégorique. Le 31 juillet, elle affirmait que Sebta était «envahie», que le Maroc «prenait la température de l’Espagne» et que les frontières espagnoles «ne pouvaient pas être décidées» depuis le pays voisin.
Jaime de los Santos, placé en cinquième position, a lui aussi employé à plusieurs reprises le terme d’«envahisseurs». Lors d’une visite à Sebta, il a accusé le gouvernement d’avoir permis l’entrée de dizaines de milliers de personnes et présenté celles qui se trouvaient encore dans la ville comme une menace pour la coexistence et la sécurité de ses habitants.
Les architectes de la stratégie internationale du PP
La candidature réserve également des places éligibles à deux personnalités qui travaillent directement avec Feijóo à la définition de sa politique étrangère.
Sixième sur la liste, Marta Varela dirige son cabinet et compte parmi ses plus proches collaboratrices. Ildefonso Castro, onzième, est diplomate, secrétaire aux relations internationales du PP et ancien secrétaire d’État aux Affaires étrangères sous le gouvernement de Mariano Rajoy.
Castro apporte une expérience diplomatique à une stratégie jusqu’ici largement dominée par la confrontation politique. Sa présence permet à Feijóo de conserver des canaux de dialogue avec le Maroc et de présenter son projet comme un durcissement de la position institutionnelle espagnole plutôt que comme une rupture improvisée.
Reste à savoir quelle ligne prévaudrait si le PP accédait au pouvoir. Celle d’une gestion diplomatique et pragmatique, incarnée par Castro et, dans une certaine mesure, par Sémper, ou celle défendue par Ayuso et Álvarez de Toledo, qui pourrait être encore renforcée si Feijóo devait compter sur le soutien parlementaire de Vox.
La ligne dure d’Ayuso gagne du terrain au sein du PP
Isabel Díaz Ayuso ne se présente pas aux élections législatives, mais son influence sur la candidature est manifeste. Feijóo a placé en deuxième position Cayetana Álvarez de Toledo, l’une de ses principales alliées idéologiques, et intégré Carlos Novillo, membre de son gouvernement régional, ainsi que plusieurs mairesses proposées par le PP madrilène.
La présidente de la Communauté de Madrid a défendu certaines des propositions les plus radicales du parti. En septembre, elle avait assuré que, si elle dirigeait le gouvernement espagnol, elle romprait les relations diplomatiques avec le Maroc tant que la situation à Sebta perdurerait. Elle avait également réclamé la militarisation de la frontière et le renvoi immédiat des personnes entrées dans la ville.
Par la suite, Ayuso a accusé le gouvernement espagnol d’être «complice» du Maroc, affirmé que le Royaume cherchait à contraindre l’Espagne à négocier la souveraineté de Sebta et Melilla et évoqué de supposés «dessous sordides» dans les relations entre des dirigeants socialistes et le Maroc.
Feijóo n’a pas repris à son compte la rupture diplomatique réclamée par Ayuso. Toutefois, la présentation commune de la candidature et l’adoption du terme d’«invasion» témoignent d’un rapprochement du candidat avec le discours politique de la présidente madrilène.
Entre accusations politiques et absence de preuves
Les figures les plus radicales du PP présentent comme un fait établi que le Maroc aurait planifié ou délibérément laissé se produire les entrées massives à Sebta. Or, les éléments officiels disponibles ne permettent pas, à ce stade, d’étayer une telle conclusion avec le même degré de certitude.
Pedro Sánchez a affirmé qu’aucun organisme espagnol ou étranger n’avait fourni de preuves solides établissant que les autorités marocaines avaient organisé ou exécuté cette opération.
Les documents déclassifiés montrent que le Centre national de renseignement espagnol (CNI) avait détecté des appels à la mobilisation sur les réseaux sociaux et alerté les services espagnols et marocains. L’organisme a toutefois reconnu ne pas avoir anticipé l’ampleur des événements.
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Le ministère espagnol de l’Intérieur a, de son côté, souligné que les forces de sécurité marocaines avaient empêché des milliers de tentatives d’entrée et que les deux pays avaient ensuite renforcé leur coordination pour organiser les retours.
Le Parlement européen a condamné l’instrumentalisation de l’immigration et demandé une enquête indépendante afin d’établir les responsabilités, sans toutefois attribuer l’organisation des événements à l’État marocain.
Il existe donc une différence fondamentale entre demander que les faits soient établis par une enquête et présenter comme démontrée une responsabilité que les investigations n’ont pas encore confirmée.
Le coût d’une stratégie électorale faisant du Maroc un adversaire
Une rupture diplomatique telle que celle envisagée par Ayuso aurait des répercussions bien au-delà des seules relations politiques. L’Espagne est le premier partenaire commercial du Maroc depuis 2012. Les échanges bilatéraux ont atteint 22,693 milliards d’euros en 2024 et plus de 350 entreprises espagnoles sont implantées dans le Royaume.
Le Maroc constitue également la première destination des investissements espagnols en Afrique. Les deux pays coopèrent dans les secteurs ferroviaire, énergétique, portuaire et des infrastructures, notamment dans le cadre des préparatifs de la Coupe du monde 2030, qu’ils organiseront conjointement avec le Portugal.
La coopération migratoire ne saurait non plus être remplacée par le seul déploiement de forces espagnoles. Les administrations des deux pays coordonnent la surveillance des frontières, la lutte contre les réseaux de trafic, les procédures de retour ainsi que l’Opération Marhaba, qui accompagne chaque été les déplacements de plus de 3,5 millions de personnes à travers le détroit de Gibraltar.
Le Maroc représente par ailleurs 81% des recrutements réalisés dans le cadre des programmes espagnols de migration circulaire, essentiels pour certaines filières agricoles, notamment dans la province de Huelva. Une détérioration durable des relations affecterait ces dispositifs, mais aussi la coopération antiterroriste et la lutte contre le narcotrafic.
Les renvois immédiats et systématiques promis par certains responsables du PP se heurteraient également à des limites juridiques. Le Tribunal suprême espagnol a établi que les personnes interceptées en mer alors qu’elles tentent de rejoindre Sebta ou Melilla doivent bénéficier d’une procédure individuelle de retour, comprenant leur identification, une assistance juridique et la possibilité de demander une protection internationale. Elles ne peuvent faire l’objet d’un refoulement automatique par voie maritime.
Concurrencer Vox sur le terrain de la fermeté nationale
Avec cette nouvelle liste, Feijóo cherche à concurrencer Vox sur le terrain de la fermeté nationale, tout en conservant dans son entourage des personnalités dotées d’une véritable expérience diplomatique. La contradiction pourrait toutefois devenir difficile à gérer si le PP remportait les élections et devait transformer ses déclarations de campagne en décisions gouvernementales.
Rompre les relations diplomatiques, déployer durablement la marine espagnole ou remettre en cause les accords relatifs au Sahara aurait des conséquences immédiates sur la sécurité, l’économie et la gestion migratoire de l’Espagne. Préserver la coopération avec le Maroc obligerait, à l’inverse, Feijóo à tempérer un discours qui, depuis des mois, présente le Royaume comme une menace.
La liste publiée au Bulletin officiel espagnol montre que cette contradiction est loin d’être secondaire. Les personnalités les plus offensives à l’égard du Maroc n’occupent pas des positions marginales. Elles figurent au contraire parmi les premières places de la candidature.
Feijóo a fait de la défiance envers le Royaume un élément de convergence entre les différentes sensibilités du PP, mais aussi un instrument de conquête de l’électorat de Vox.
S’il accède à la Moncloa, il devra choisir entre gouverner conformément à cette rhétorique ou tenir compte des réalités qui s’imposent aux deux pays. Car le Maroc n’est ni un simple sujet de campagne ni un adversaire commode pour les affrontements de politique intérieure espagnole. Il est le premier partenaire de l’Espagne en Afrique et un acteur incontournable pour sa sécurité, son économie et son rayonnement en Méditerranée.




