Ahmed Rahhou au ministère de l’IA: le procès en âge et en compétence a-t-il un sens?

Ahmed Rahhou, ministre de l’Intelligence artificielle, de la Transformation numérique et de la Réforme de l’administration.

Nommé à 68 ans à la tête du ministère de l’Intelligence artificielle, de la Transformation numérique et de la Réforme de l’administration, Ahmed Rahhou essuie des critiques sur son âge et son profil. Seul nouveau ministre au profil technocratique au sein du gouvernement de Fatima Ezzahra El Mansouri, Ahmed Rahhou s’appuie sur une expérience acquise dans les systèmes informatiques, la transformation numérique et la direction de grandes entreprises. De quoi interroger les critères avancés par ses détracteurs, sans le dispenser de l’obligation de résultats.

Le 20/10/2026 à 15h47

La nomination d’Ahmed Rahhou au ministère de l’Intelligence artificielle n’a pas tardé à susciter des commentaires sur son profil. Certains lui reprochent de ne pas être un spécialiste de l’IA. D’autres mettent en avant son âge, comme si cette technologie était, par nature, l’apanage des jeunes générations. Ces critiques prétendent juger la pertinence d’une nomination avant même que son titulaire ait eu l’occasion de faire ses preuves.

Né le 25 juin 1958 à Meknès, Ahmed Rahhou est le seul des nouveaux ministres de l’équipe de Fatima Ezzahra El Mansouri dont le parcours est essentiellement technocratique, construit dans l’entreprise, la banque, la diplomatie et la régulation, plutôt que dans un itinéraire politique et partisan classique.

Le débat mérite mieux que les raccourcis générationnels. Personne ne conteste que l’intelligence artificielle exige des compétences scientifiques et techniques de haut niveau. Mais faut-il, pour autant, que le ministre chargé de ce secteur soit lui-même chercheur en IA?

Présenter Ahmed Rahhou comme un responsable étranger aux technologies relève d’une lecture incomplète de son parcours. Ingénieur diplômé de l’École polytechnique de Paris en 1980 et de l’École nationale supérieure des télécommunications en 1982, il commence sa carrière au département informatique de Royal Air Maroc avant d’évoluer vers le conseil, la direction d’entreprises et le secteur bancaire.

À la tête du CIH Bank à partir de 2009, il pilote une transformation de l’établissement dans laquelle la digitalisation des services occupe une place importante. Le lancement de l’application MyCIH en 2014 illustre cette orientation. Son parcours le conduit ensuite à diriger Lesieur Cristal, à représenter le Maroc auprès de l’Union européenne, puis à présider le Conseil de la concurrence à partir de mars 2021.

Ce parcours ne fait pas de lui un chercheur en intelligence artificielle. Il n’est pas nécessaire de lui attribuer une expertise qu’il ne revendique pas pour reconnaître les compétences acquises au fil de sa carrière. L’informatique, la transformation numérique, la gestion d’organisations complexes et la régulation économique sont des expériences pertinentes pour un ministère appelé à articuler technologie, administration et compétitivité.

La question n’est donc pas de savoir si Ahmed Rahhou possède le profil d’un ingénieur spécialisé dans les derniers modèles d’IA. Elle est de déterminer s’il saura mobiliser ceux qui maîtrisent ces technologies et créer les conditions de leur développement au Maroc.

L’intelligence artificielle n’a pas d’âge

L’argument de l’âge appelle la même mise au point. Oui, les jeunes chercheurs, ingénieurs et entrepreneurs jouent un rôle essentiel dans l’essor de l’intelligence artificielle. Oui, le secteur évolue à une vitesse qui impose une actualisation permanente des connaissances. Mais rien ne permet d’en déduire que la conduite d’une politique publique consacrée à l’IA devrait être réservée aux jeunes.

À 68 ans, Ahmed Rahhou n’a pas vocation à concevoir lui-même les algorithmes que le Maroc doit développer. Il est chargé de piloter un département ministériel. Ce qui importe, à ce niveau, est sa capacité à comprendre les enjeux, à s’entourer de compétences solides, à prendre des décisions et à produire des résultats.

L’expérience n’est pas une garantie de réussite. L’âge n’est pas davantage une preuve d’inadaptation. Faire de ce dernier un argument décisif revient à substituer un jugement générationnel à l’examen des compétences, du parcours et des résultats attendus.

Les critiques sont légitimes lorsqu’elles portent sur les qualifications, les choix stratégiques ou les moyens affectés à une politique publique. Elles perdent toutefois de leur pertinence lorsqu’elles remplacent une véritable argumentation et se contentent de juger un responsable incapable d’exercer ses fonctions en raison de son âge.

Les expériences étrangères montrent que les portefeuilles consacrés à l’intelligence artificielle ne sont pas systématiquement confiés à des chercheurs. Aux Émirats arabes unis, le poste de ministre d’État chargé de l’Intelligence artificielle a été créé en octobre 2017 et confié à Omar Sultan Al Olama. Alors âgé de 27 ans, ce dernier n’était pas un chercheur en intelligence artificielle. Diplômé en administration des affaires de l’American University de Dubaï, il disposait également d’une formation en gestion de projets et en excellence organisationnelle. Avant sa nomination, il avait participé à l’élaboration de la stratégie nationale émiratie en matière d’IA ainsi qu’à des programmes consacrés à l’avenir de l’administration et aux nouvelles technologies.

Son mandat a ensuite été élargi à l’économie numérique et aux applications du télétravail, en juillet 2020. En juin 2026, il a également été nommé président de l’Autorité de l’intelligence artificielle et des données, créée pour regrouper plusieurs fonctions liées aux données, à l’IA et à l’administration numérique. L’objectif est de coordonner les politiques publiques, les infrastructures et les projets de transformation numérique au sein d’un même écosystème national.

Le Canada offre un autre exemple. En mai 2025, le gouvernement de Mark Carney a créé un portefeuille de ministre de l’Intelligence artificielle et de l’Innovation numérique, confié à Evan Solomon. Son parcours est éloigné de celui d’un chercheur ou d’un ingénieur spécialisé. Diplômé de l’Université McGill en littérature anglaise et en études religieuses, il a travaillé pendant plus de vingt ans dans le journalisme et l’audiovisuel, avant de se lancer dans l’entrepreneuriat et de rejoindre la vie politique.

Ces choix institutionnels reposent sur une distinction simple. La recherche scientifique et le pilotage politique sont deux fonctions différentes, appelées à travailler ensemble. Un ministre n’a pas vocation à remplacer les chercheurs, pas plus qu’un chercheur n’est automatiquement préparé à conduire une administration, arbitrer des budgets ou coordonner une stratégie nationale.

Le Maroc a, pour sa part, regroupé l’intelligence artificielle, la transformation numérique et la réforme de l’administration au sein d’un même département. Cette architecture donne au portefeuille une dimension qui dépasse la seule technologie. Il s’agit aussi de moderniser l’État, d’améliorer les services publics et de favoriser l’adoption de solutions numériques dans l’économie.

Le vrai procès sera celui des résultats

La nomination d’Ahmed Rahhou ne le dispense d’aucune obligation de résultat. Le ministère devra démontrer sa capacité à mobiliser les chercheurs et les ingénieurs, à soutenir les entreprises innovantes, à développer les compétences nationales et à faire émerger des applications utiles aux citoyens comme aux acteurs économiques.

La souveraineté numérique, la maîtrise des données, l’adoption de l’IA par les administrations et la compétitivité des entreprises marocaines constituent autant de chantiers concrets. C’est sur ces terrains que son bilan devra être établi.

On peut discuter le choix d’Ahmed Rahhou, interroger les priorités du gouvernement El Mansouri et demander des garanties sur les moyens alloués à l’intelligence artificielle. Mais réduire cette nomination à l’âge du ministre ou à l’absence d’une spécialisation académique en IA ne suffit pas à en démontrer les limites.

Le360 a appris que la vision et les priorités du ministère seront présentées lors d’un point de presse prévu dans les prochaines semaines. Cette prise de parole sera l’occasion de préciser la feuille de route du département, les chantiers jugés prioritaires et les moyens envisagés pour les concrétiser. Au-delà des controverses sur le profil du ministre, c’est bien la cohérence de cette stratégie et sa capacité à produire des résultats tangibles qui permettront de juger l’action d’Ahmed Rahhou.

Par Wadie El Mouden
Le 20/10/2026 à 15h47