Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, des hommes armés entrent dans le monastère Notre-Dame de l’Atlas et repartent avec sept moines. L’opération est attribuée au GIA. Mais depuis près de trente ans, témoignages d’anciens agents, dépositions judiciaires, expertises françaises et silences algériens fissurent cette version. La question demeure entière: qui commandait réellement les hommes de Tibhirine?
Le 21 mai 1996 est la date que porte le communiqué attribué au GIA annonçant l’exécution des sept moines. L’assaut au monastère, lui, se joue dans la nuit du 26 au 27 mars, à Notre-Dame de l’Atlas, à Médéa. C’est là que commence la question restée intacte près de trente ans plus tard: ce commando était-il réellement celui du GIA, ou celui d’un GIA traversé, guidé, utilisé par l’appareil sécuritaire algérien? Les témoins ont parlé. Les dossiers judiciaires ont accumulé des preuves sans refermer la scène.
En 2026, l’AFP rappelle que l’instruction demeure ouverte, qu’une commission rogatoire internationale délivrée en 2022 attend encore une mise en œuvre effective, et que le ministre français de la justice Gérald Darmanin a demandé, lors de sa visite ce 18 mai à Alger, d’autoriser la venue de juges français. Cela dit assez la nature du dossier: trois décennies plus tard, Tibhirine n’est pas une affaire de terrorisme ancienne. C’est encore un lieu de friction entre appareils d’État.
Le nombre exact d’assaillants reste flou dans les témoignages directs, notamment ceux du gardien Mohamed et des trois moines survivants (Amédée Notoetmo, Denys Pillet et Jean-Pierre Schumacher) qui ont pu se cacher lors de l’assaut. Les reconstitutions de la justice française, reprises pendant des années, évoquent un commando d’environ vingt hommes armés. La mécanique de l’opération est documentée: des hommes armés pénètrent dans le monastère, cherchent très vite le frère Luc puis le chef de communauté, rassemblent sept religieux et sortent en emmenant avec eux les moines.
La version officielle algérienne a longtemps tenu sur une ligne simple: les moines auraient été enlevés par des islamistes du GIA puis retrouvés morts, la gorge tranchée, deux mois plus tard. Cette version s’appuie sur la revendication attribuée au GIA, alors dirigé par Djamel Zitouni, sur la cassette remise à l’ambassade de France le 30 avril 1996 pour prouver que les moines étaient vivants, puis sur le communiqué n°44 affirmant qu’ils avaient été exécutés le 21 mai. En 2014 encore, Reuters résumait la position d’Alger ainsi: des militants ont enlevé les moines, puis ils ont été retrouvés morts avec la gorge tranchée.
Côté français, l’évolution est nette. Si en 1996 le gouvernement avait avalisé la version officielle algérienne, la position institutionnelle allait progressivement glisser de l’acceptation vers la demande de vérité. En décembre 2012, François Hollande déclare publiquement qu’il a parlé de Tibhirine à Abdelaziz Bouteflika, lequel lui aurait dit avoir donné «toutes instructions» à la justice pour aller au bout de l’enquête; le lendemain, le président français ajoute que justices algérienne et française doivent travailler «en toute indépendance» et «en toute liberté». En 2014, une réponse écrite du gouvernement à l’Assemblée nationale rappelle qu’une information judiciaire a été ouverte à Paris en 2004, qu’une commission rogatoire a été transmise en 2004 puis une seconde en 2011 par le magistrat Marc Trévidic, et que la France dit vouloir la lumière sur les circonstances exactes de la mort des moines.
«Reste alors la possibilité la plus sombre: un enlèvement attribué au GIA, mené par des hommes sous contrôle du DRS; une mort antérieure à la date officielle; puis une décapitation post-mortem destinée à faire coïncider les corps absents avec le mode opératoire du GIA»
— Karim Serraj
Les soupçons visant l’appareil sécuritaire algérien, qui vont vite devenir des accusations, ne reposent pas sur une intuition vaporeuse. Ils se basent sur des témoins identifiables, auditionnés ou médiatisés et dont les récits présentent des recoupements. Dès 2007, la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), l’une des plus anciennes ONG du monde présente dans 110 pays, et la Ligue des droits de l’Homme (LDH) rappellent le cas d’Abdelkader Tigha, ancien officier du Département du renseignement et de la sécurité (DRS) affecté au Centre territorial de recherche et d’investigation (CTRI) de Blida. Selon Tigha, l’enlèvement des moines a été organisé par la sécurité militaire algérienne avec l’aide de Mouloud Azzout, bras droit de Djamel Zitouni, lui-même soupçonné d’être un agent double. Tigha situe la préparation de l’opération au CTRI de Blida, soit précisément dans l’orbite qui reviendra plus tard dans d’autres témoignages.
En 2012, un second témoin, Karim Moulai, ancien membre du DRS, livre au juge Marc Trévidic une version plus détaillée encore. D’après le compte rendu publié par quotidien «Le Parisien», Moulai affirme que la décision d’enlever les moines a été prise le 24 mars 1996 au CTRI de Blida, en présence de responsables du DRS. L’opération a été confiée à Djamel Zitouni et exécutée, pour la phase d’enlèvement, par son adjoint Mouloud Azzout, que Moulai présente lui aussi comme agent du DRS. Il soutient que l’attribution au GIA devait servir les relations avec les services français.
Ces témoignages ne flottent pas dans le vide. Des travaux académiques sur la guerre civile algérienne rappellent qu’au milieu des années 1990 le GIA était largement perçu comme infiltré, manipulé, voire créé par les services. Dans «Algeria: Anger of the Dispossessed» (2008), les auteurs Martin Evans et John Phillips révèlent que le CRTI de Blida, au plus près des bases du GIA dans la montagne, était le centre de contre-insurrection le plus important sous les ordres du colonel-major Smaïn Lamari.
Dans les salons fermés des résidences officielles d’Alger, Lamari se vantait ainsi d’avoir «bien en main» Djamal Zitouni qui assuma de nombreux crimes et attentats contre la France, comme l’assassinat de cinq français à Alger en aout 1994, le détournement d’un Airbus d’Air France en décembre 1994 ou les attentats de Paris à l’été 1995 (10 morts, 200 blessés). Le même ouvrage note que l’ex-colonel repenti Mohammed Samraoui avait évoqué le même scénario d’une manipulation de Djamel Zitouni par les services algériens, laissant entendre que Tibhirine fut une opération menée par l’appareil d’État, dans un univers où les frontières entre émir, infiltré, auxiliaire et agent se brouillaient.
Surtout, ces soupçons n’ont pas été portés seulement par des dissidents algériens. En 2009, Time rapporte que certains responsables français soupçonnaient depuis longtemps une mise en scène des services algériens: un enlèvement destiné à diaboliser davantage le GIA, suivi d’une opération de «sauvetage» qui aurait mal tourné. Le même article cite l’ancien magistrat antiterroriste Alain Marsaud qui soutient la même thèse et fait remonter les accusations jusqu’aux plus hautes sphères militaro-politiques algériennes.
La ligne de faille a aussi été déplacée par le général François Buchwalter, attaché militaire français à Alger au moment des faits. En 2009, il soutient devant le juge Trévidic que la mort des moines n’était pas prévue et qu’Alger devait les «secourir» et les rendre à leurs familles, afin de redorer le blason des militaires algériens aux yeux de Paris. Il s’agit selon lui d’une bavure: des hélicoptères de l’armée auraient tiré sur un bivouac djihadiste et découvert ensuite les moines parmi les morts.
Cette déposition a fissuré le récit officiel, et les expertises médicales menées plus tard sur les crânes des victimes l’ont aussi démenti. D’après les conclusions exposées en 2015, les décapitations des sept moines sont post-mortem, et la mort remonterait non pas au 21 mai 1996, comme l’affirme le communiqué n°44, mais plutôt à trois ou quatre semaines plus tôt— une fenêtre que les experts jugent compatible avec la fin avril. En 2026 encore, l’AFP rappelle que ces expertises ont renforcé les doutes sur la date officielle du décès et sur la thèse d’un égorgement tel qu’annoncé par le GIA.
Reste alors la possibilité la plus sombre: un enlèvement attribué au GIA, mené par des hommes sous contrôle du DRS; une mort antérieure à la date officielle; puis une décapitation post-mortem destinée à faire coïncider les corps absents avec le mode opératoire du GIA. Cette hypothèse retenue aujourd’hui par la France rend caduques les contradictions de la narration officielle algérienne de 1996. Cette hypothèse, que Gérald Darmanin a fait valoir au président Abdelmadjid Tebboune ce 18 mai en lui demandant d’accepter sur le sol algérien des juges français, est renforcée par les aléas de la chronologie des faits établis par Alger, par l’absence des corps que les militaires (hormis les têtes des victimes) n’ont jamais voulu rendre après leur soi-disant intervention contre le campement du GIA, par les doutes sur les communiqués, et par le fait que l’enquête supposée menée par la justice algérienne n’explique rien de l’opération de Tibhirine.
Ce qui manque à Paris, c’est la pièce décisive du puzzle, la preuve qui dirait enfin que cette nuit-là, les hommes entrés à Tibhirine venaient d’un régime militaire qui avait appris à parler avec la voix des djihadistes.




