Les chiffres viennent de Madrid, pas d’Alger. Au 14 octobre, selon les données du ministère espagnol de l’Intérieur relayées par l’agence EFE, 365 embarcations avaient débarqué 6.642 migrants aux Baléares depuis le début de l’année. Sur l’ensemble de 2025, on en avait compté 7.321. Le record de l’an dernier sera donc battu avant l’hiver. La presse insulaire le résume sans détour: la «grande majorité» de ces bateaux partent d’Algérie, et non du Maroc.
Ce n’est plus un phénomène marginal. Pour la première fois, la route des Baléares a dépassé celle des Canaries, longtemps la principale porte d’entrée maritime de l’Espagne. La présidente du gouvernement régional, Marga Prohens, l’a présentée à la commissaire européenne Dubravka Šuica comme la route migratoire qui progresse le plus vite en Europe. En septembre, la route de la Méditerranée occidentale était déjà la seule grande route européenne en hausse, avec environ 15.900 détections, soit 34% de plus en un an, et l’Algérie comme principal pays de départ.
Le prix humain suit la courbe. Le 12 octobre, 23 personnes parties des côtes algériennes vers l’archipel étaient portées disparues. Leurs noms ne figureront dans aucun média algérien.
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Il faut rappeler d’où partent ces jeunes. Pas d’un pays en guerre, ni d’un État failli privé de ressources. Ils partent du troisième producteur de gaz d’Afrique et de l’un des principaux fournisseurs de l’Europe. Le 17 octobre, le ministre de l’Energie, Mohamed Arkab, annonçait devant les députés 37,5 milliards de dollars de recettes d’exportation d’hydrocarbures sur les neuf premiers mois de 2026. Le baril algérien s’est vendu en moyenne autour de 97 dollars, 37% de plus qu’un an plus tôt. La fiscalité pétrolière a déjà dépassé de 5% la prévision de la loi de finances. Jamais, depuis longtemps, l’Etat algérien n’a disposé d’autant d’argent.
L’ironie est géographique. Selon La Moncloa, l’Algérie est cette année le premier fournisseur de gaz naturel de l’Espagne, et Pedro Sánchez a salué en juillet la «fiabilité» de cet approvisionnement. Le gaz algérien arrive en Espagne par le gazoduc Medgaz, de Beni Saf à Almeria. Ses jeunes empruntent la même mer, à bord de semi-rigides à moteurs de 300 chevaux. Les deux flux ont la même destination. Seul le premier est encaissé par l’Etat.
La «diversification» promise ne change rien à l’affaire. Le président Tebboune fixe à 30 milliards de dollars l’objectif d’exportations hors hydrocarbures pour 2030. Selon le ministère du Commerce extérieur, elles atteignaient près de 4 milliards de dollars de janvier à août 2026, et devraient dépasser 5 milliards en fin d’année. Encore faut-il regarder ce que recouvre ce «hors hydrocarbures». Selon la Banque mondiale, 80% de ces exportations sont des engrais, de l’acier et du ciment. Les engrais azotés et l’ammoniac, premiers postes, sont fabriqués à partir du gaz naturel. L’acier et le ciment sont produits avec une énergie subventionnée. Le «hors hydrocarbures» algérien est, pour l’essentiel, du gaz sous une autre forme.
Le même président annonce une voiture algérienne pour 2028, pendant que 190.000 véhicules chinois ont été importés en huit mois. Il sermonne les exportateurs qui ne rapatrient pas leurs devises. La seule exportation réellement indépendante du gaz et du pétrole, celle de sa jeunesse, n’a pas sa place dans ce discours devant les patrons. Elle ne rapporte pas de devises à la Banque d’Algérie. Elle en rapporte aux passeurs.
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Le régime a d’ailleurs d’autres priorités. Cette semaine, le ministère de la Défense nationale consacrait 22 minutes de télévision publique à démontrer qu’un youtubeur exilé, Amir Dz, avait incendié les forêts de l’Est par notes vocales. Il aurait pu consacrer une minute à expliquer comment des centaines d’embarcations quittent chaque mois des côtes qu’il surveille, avec des moteurs qu’on ne cache pas dans une poche.
Reste une question: comment un pays qui contrôle tout, la presse, les réseaux sociaux, les opposants à l’étranger, ne parvient-il pas à contrôler ses plages? Les uns y voient de l’incapacité, d’autres une soupape commode. Dans les deux cas, la réponse accable le pouvoir. Par le Medgaz, l’Algérie vend son gaz à l’Espagne. Par la mer, elle lui cède sa jeunesse. Sans facture, et sans regret.




