L’élection du 27 octobre a produit un résultat qui dépasse largement les chiffres inscrits sur les tableaux électoraux. Alors que deux grands camps se disputent le pouvoir sans parvenir à dégager une majorité évidente, les partis arabes réalisent une percée historique. De dix sièges dans la Knesset sortante, ils sont passés à 19. Cette progression s’accompagne d’une participation exceptionnelle des citoyens arabes, estimée à près de 80% dans certaines évaluations.
La tendance est claire et sans ambiguïté. La population arabe a probablement fini par comprendre que si elle veut peser sur les politiques israéliennes, elle se doit d’être au centre du pouvoir qu’est la Knesset. Derrière ces chiffres se cache donc une question fondamentale. Les citoyens arabes d’Israël ont-ils décidé de changer de stratégie, en intégrant que, dans une démocratie parlementaire, le bulletin de vote peut parfois peser davantage que les discours de protestation?

Le bulletin de vote, nouvelle arme politique
Pendant des années, une partie de la population arabe a regardé les élections israéliennes avec distance et scepticisme. À quoi bon voter, pouvaient-ils se dire, si les gouvernements se succèdent sans que les discriminations, les inégalités de financement des collectivités arabes, l’insécurité et la criminalité ne trouvent de réponses satisfaisantes?
Cette défiance n’était pas imaginaire. Les divisions entre partis arabes, les rivalités internes et les interrogations sur l’utilité d’une participation parlementaire ont contribué à des périodes de faible mobilisation. En 2021, le taux de participation arabe était tombé à 44,6%, avant de remonter à 53,2% en 2022. Le scrutin de 2026 semble raconter une autre histoire.
Cette fois, les électeurs arabes se sont déplacés en masse. Même des citoyens habituellement tentés par le boycott ont rejoint les bureaux de vote. La mobilisation a également concerné les électeurs islamistes, notamment autour de Ra’am, le parti dirigé par Mansour Abbas, qui avait déjà démontré, en participant à une coalition gouvernementale avec Naftali Bennett entre 2021 et 2022, que l’entrée dans le jeu institutionnel n’était pas une hypothèse purement théorique.
Le message mérite d’être entendu. Participer n’est pas nécessairement approuver tout le système. C’est aussi chercher à le contraindre à respecter ses propres principes, de l’intérieur des institutions. Les électeurs arabes ne semblent pas avoir abandonné leurs convictions nationales palestiniennes ni leurs critiques de la politique israélienne. Ils semblent plutôt avoir choisi de ne plus laisser aux seuls autres le soin de décider de leur avenir quotidien. C’est toute la différence entre contester le pouvoir de l’extérieur et acquérir la capacité de peser sur lui de l’intérieur.
Dix-neuf sièges: une minorité capable de faire basculer la majorité, mais…
La Knesset compte 120 députés. Pour gouverner, il faut réunir 61 sièges minimum. Or les premières projections placent les deux grands blocs à des niveaux insuffisants pour atteindre seuls ce seuil. Les partis arabes pourraient donc détenir la clé de la majorité parlementaire.
Dix-huit ou dix-neuf députés ne représentent pas une majorité à eux seuls. Mais, dans une assemblée fragmentée, ils peuvent disposer d’un pouvoir de négociation considérable. Ce qui compte n’est plus seulement le nombre de sièges remportés par chaque camp, mais celui qui lui manque pour gouverner.
Les partis arabes deviennent ainsi susceptibles de passer du statut de force minoritaire à celui de partenaire parlementaire décisif. Encore faut-il distinguer deux situations. Celle de soutenir un gouvernement sans y participer, ou celle d’entrer formellement dans une coalition et assumer des responsabilités ministérielles. La nuance est essentielle et constitue précisément le prochain test politique.
Cette percée arabe a immédiatement suscité une contre-offensive politique. Le président de la Commission électorale centrale, Noam Sohlberg, a demandé au Shin Bet d’enquêter sur de possibles ingérences étrangères visant à encourager la participation arabe, des médias israéliens évoquant notamment des soupçons de financement qatari, accusations que Doha a catégoriquement rejetées.
Le problème est que ces soupçons demeurent, à ce stade, largement invérifiés. Le président de la Commission lui-même a reconnu ne pouvoir attester aucune des allégations, tandis que la police a indiqué ne disposer d’aucun élément probant à l’appui des accusations de fraude.
Alors, s’agit-il d’une enquête légitime sur l’intégrité du scrutin, ou d’un procédé destiné à discréditer les élus arabes afin de rendre politiquement impensable leur intégration dans une éventuelle équation de majorité?
Le camp de Benyamin Netanyahou, privé de majorité malgré ses 53 sièges, a en effet accusé sans preuve publique les partis arabes d’avoir «volé» l’élection, tandis que Gadi Eisenkot a dénoncé une campagne organisée de délégitimation des résultats.
À cette atmosphère s’ajoute un autre sujet pour le moins troublant. Les marchés de paris et de prédiction en ligne sur le maintien ou le départ de Netanyahou, dont les cotes fluctuent au rythme des négociations, nourrissent le soupçon que certains acteurs pourraient avoir intérêt à prolonger l’incertitude, à disqualifier le vote arabe ou à faire pression sur la formation du prochain gouvernement.
Tant que des preuves tangibles ne sont pas produites, l’enquête sur l’influence étrangère risque donc moins d’éclairer une fraude que de servir d’instrument pour empêcher les Arabes israéliens de devenir les arbitres légitimes d’une majorité parlementaire.
Qui osera gouverner avec les Arabes alors?
Voilà la grande contradiction de la politique israélienne. Les partis arabes peuvent être indispensables pour constituer une majorité, mais leur participation au gouvernement demeure contestée par des formations juives, y compris dans le camp opposé à Benyamin Netanyahou. Plusieurs responsables ont écarté la possibilité d’une coalition formelle avec eux, alors même que leurs voix pourraient être nécessaires pour atteindre les 61 sièges.
C’est ici que le scrutin prend une dimension historique. Certains y voient, au contraire, une bénédiction car Israël ne pourrait plus être considéré comme un État raciste ou d’apartheid.
Cependant, peut-on durablement réclamer les voix des citoyens arabes pour gagner une élection, puis leur expliquer qu’ils ne sont pas suffisamment légitimes pour participer au pouvoir?
La question ne relève pas seulement de la morale politique; elle touche au fonctionnement même de la démocratie israélienne. Si des citoyens remplissent leurs devoirs électoraux, paient leurs impôts et élisent des représentants, sur quelle base leurs élus devraient-ils être systématiquement exclus des responsabilités gouvernementales?
Il ne s’agit pas d’affirmer que toute coalition est automatiquement possible ou souhaitable. Les désaccords idéologiques restent profonds, notamment sur le conflit israélo-palestinien, la sécurité, la définition de l’État et la question épineuse de la solution à deux États pour bon nombre d’Israéliens. Mais ces divergences n’effacent pas le fait arithmétique aujourd’hui révélé. Une majorité parlementaire se construit avec des députés, pas avec des déclarations de principe.
Le précédent de Ra’am, qui a participé au gouvernement israélien de 2021 à 2022, montre d’ailleurs que cette frontière n’est pas infranchissable. Or voilà que l’un des députés arabe élu vient de dédier sa victoire au Hamas…
Verra-t-on demain un ministre arabe chargé du Logement, de la Santé, de l’Éducation ou d’un autre portefeuille civil? La possibilité existe politiquement, mais elle n’est nullement acquise. Une entrée au gouvernement supposerait des négociations sur les programmes, les budgets et les lignes rouges de chaque partenaire. Pourtant, une telle participation ferait disparaître l’accusation d’apartheid dont Israël est régulièrement l’objet.
Le véritable changement pourrait néanmoins commencer avant même l’attribution d’un portefeuille. Si aucun gouvernement ne peut se constituer sans négocier avec les élus arabes, leur influence sur les décisions publiques pourrait s’accroître sensiblement, peut-être de façon irréversible.
Les islamistes aussi: le pragmatisme avant le boycott?
La participation de Ra’am mérite une attention particulière. Ce parti d’inspiration islamiste défend les intérêts des citoyens arabes d’Israël en mettant l’accent sur les questions sociales, les budgets des municipalités, le logement et la lutte contre la criminalité. Son choix de participer au scrutin et sa volonté affichée de peser dans les négociations illustrent une approche pragmatique de l’action politique.
Cela ne signifie pas que les islamistes auraient abandonné leurs convictions, ni que tous les électeurs arabes partagent une stratégie commune. La Liste commune et Ra’am ont des sensibilités différentes, et leurs divergences, parfois profondes, peuvent compliquer les négociations. S’y ajoute désormais une nouvelle exigence: celle de prononcer la phrase magique qualifiant le Hamas d’«organisation terroriste», aujourd’hui exigée au début de toute discussion.
«Pour cet arbitre de la vie politique israélienne qu’est le président Herzog, la participation historique à ces élections constitue une expression de la volonté du peuple, qu’il invite tous les acteurs à respecter.»
— Aziz Daouda
Mais un point essentiel les rapproche de toute façon: leurs sièges ont une valeur accrue lorsque les deux grands camps ont besoin d’eux et le savent.
Il y a là une leçon politique qui dépasse les frontières israéliennes. Le boycott peut exprimer un refus, préserver une cohérence idéologique ou dénoncer un système; il peut aussi laisser les décisions aux mains de ceux que l’on conteste. La participation, elle, ouvre une possibilité d’influence sans garantir le succès. Les électeurs arabes semblent avoir choisi de tester cette seconde voie. Reste à savoir si leurs représentants sauront transformer cette mobilisation en résultats concrets avec le doigté et la finesse nécessaire.
Et pour les Palestiniens de Gaza et de Mahmoud Abbas?
C’est probablement la question la plus délicate. Les citoyens arabes d’Israël, qui représentent environ un cinquième de sa population, ne doivent pas être confondus avec les Palestiniens de Gaza ou de Cisjordanie. Ils participent à un système électoral dont ces derniers sont exclus, et leurs priorités ne sont pas nécessairement identiques. Cette fois, faut-il le rappeler, près de 1,7 million d’entre eux ont participé au vote.
Pour les habitants de Gaza, confrontés aux conséquences dévastatrices de la guerre, la progression des partis arabes ne changera pas mécaniquement la réalité sur le terrain. Une présence accrue de députés arabes pourrait toutefois contribuer à faire entendre certaines revendications humanitaires, à défendre des initiatives de cessez-le-feu ou à peser dans les débats sur la reconstruction. Leur capacité à obtenir de tels résultats dépendra des coalitions formées, de leurs marges de manœuvre et des orientations du gouvernement.
Pour Mahmoud Abbas et l’Autorité palestinienne en Cisjordanie, le résultat ouvre une autre interrogation; celle de la représentation et des moyens d’action politique. Les élus arabes de la Knesset pourraient devenir des interlocuteurs plus influents dans les débats israéliens relatifs aux Palestiniens, mais ils ne sauraient se substituer à l’Organisation de libération de la Palestine, à l’Autorité palestinienne ou aux représentants des habitants de Gaza.
Il serait donc excessif de présenter cette percée comme une victoire directe de la cause palestinienne. Elle constitue d’abord une progression électorale des citoyens arabes d’Israël, ceux qui en portent l’identité et le passeport, participent à la vie quotidienne et paient des impôts. Ses conséquences pour les Palestiniens des territoires occupés dépendront des choix politiques qui suivront.
Un acquis demeure néanmoins: les députés arabes pourraient disposer d’une tribune plus forte pour contester certaines décisions et faire entrer dans les négociations parlementaires des sujets jusque-là marginalisés.
Le paradoxe israélien: indispensables pour gouverner, contestés pour participer
Le résultat place la classe politique israélienne face à une contradiction qu’elle ne pourra pas indéfiniment contourner. D’un côté, les dirigeants des deux grands camps doivent composer avec une arithmétique parlementaire défavorable; de l’autre, certains d’entre eux ont publiquement rejeté l’idée d’une coalition incluant les partis arabes.
Cette contradiction peut déboucher sur plusieurs scénarios avec un soutien arabe extérieur à un gouvernement minoritaire, un accord parlementaire limité à certains textes, une coalition formelle si les lignes rouges sont révisées, ou encore un blocage prolongé avec, bien entendu, un retour incertain aux urnes.
Le poste de Premier ministre ne dépend donc pas uniquement de la capacité d’un chef de parti à arriver en tête. Il dépend aussi de sa capacité à réunir une majorité, directement ou par des accords de soutien parlementaire.
Affirmer que plus aucun des deux camps ne peut gouverner sans les Arabes serait toutefois prématuré. Les résultats définitifs et les négociations peuvent encore modifier les équilibres. Mais les premières projections montrent clairement que leur exclusion complique considérablement la formation d’une majorité, d’autant plus qu’écarter les représentants de plus de 20% de la population serait mal perçu à l’étranger.
Et c’est peut-être là le changement le plus profond. Les élus arabes ne peuvent plus être considérés comme un simple élément périphérique de la vie parlementaire.
Une donne et non des moindres, est tout de même venue s’ajouter à l’imbroglio à travers la déclaration du président Herzog, qui a valeur de recommandation. Pour cet arbitre de la vie politique israélienne, la participation historique à ces élections constitue une expression de la volonté du peuple, qu’il invite tous les acteurs à respecter.
Comment l’interpréter, sinon comme un appel à une solution politique, et non au recours à des stratagèmes peu orthodoxes destinés à contourner cette volonté? Cela peut peser sur l’avenir et faire perdre la confiance retrouvée dans le processus politique et la démocratie semble-t-il dire.
Une participation électorale qui oblige à repenser la place des citoyens arabes
Il faudra du temps pour mesurer la portée réelle de cette mobilisation. Un taux de participation élevé ne garantit ni l’unité politique, ni la formation d’un gouvernement, ni l’obtention des réformes attendues. Et dix-huit ou dix-neuf sièges ne signifient pas que tous les députés arabes voteront toujours ensemble. Mais le scrutin envoie un signal politique difficile à ignorer.
Pendant longtemps, la question semblait être de savoir si les citoyens arabes d’Israël pouvaient influer sur les choix de la majorité. Aujourd’hui, elle devient plus concrète. Les partis qui prétendent gouverner pourront-ils durablement faire abstraction de leur poids électoral?
La démocratie ne se mesure pas uniquement à la possibilité de déposer un bulletin dans une urne. Elle se mesure aussi à la capacité des élus à représenter leurs électeurs, à négocier des politiques publiques et à exercer des responsabilités.
Le scrutin du 27 octobre ne règle pas la question de l’égalité des citoyens arabes avec les citoyens juifs, pas plus qu’il ne résout le conflit israélo-palestinien. Il ouvre cependant une nouvelle phase de la vie politique israélienne, dans laquelle la participation arabe pourrait peser davantage sur la formation du pouvoir.
Et si la véritable révolution n’était pas que les Arabes aient obtenu davantage de sièges, mais qu’ils soient désormais en mesure de poser une question que les autres partis ne peuvent plus éluder: «Si vous avez besoin de nos voix pour gouverner, jusqu’à quand pourrez-vous prétendre que nous n’avons pas notre place au gouvernement?»
Chacun sait que la question des élections dans ce petit pays du Moyen-Orient, d’à peine 7 millions d’habitants, est extrêmement importante pour le contexte, l’environnement, la géographie et l’histoire de la région. C’est en cela qu’elle nous intéresse au premier chef.





