La commande publique est confrontée à un sérieux blocage numérique. Depuis la deuxième quinzaine d’octobre, le portail national des marchés publics est inaccessible, privant les entreprises et les organismes publics d’un outil devenu indispensable au fonctionnement des procédures de passation des marchés.
À l’origine de cette situation, une suspension préventive du portail pour des raisons de sécurité informatique. Le message affiché sur la page d’accueil ne laisse aucune ambiguïté sur la décision prise par ses gestionnaires: «Site temporairement indisponible. Pour des raisons de sécurité et à titre préventif, l’accès au portail des marchés publics fait l’objet d’une suspension temporaire. Toutes les dispositions nécessaires seront prises à cet effet.»

Sauf que cette interruption, qui devait initialement être temporaire, se prolonge et ses conséquences commencent à peser sur le fonctionnement de l’ensemble de la commande publique.
Les entreprises ne peuvent plus accomplir normalement les opérations liées aux appels d’offres. Consultation des dossiers, préparation et dépôt des soumissions, transmission des offres et suivi des procédures, plusieurs fonctionnalités indispensables sont affectées par cette indisponibilité.
Le problème touche l’ensemble du secteur public qui recourt à la plateforme pour ses achats et ses investissements: ministères, administrations centrales et déconcentrées, services extérieurs, collectivités territoriales, établissements et entreprises publics et autres organismes concernés par la réglementation des marchés publics.
Autrement dit, c’est toute la chaîne de la commande publique qui se trouve perturbée. Les entreprises ne peuvent plus soumissionner dans les conditions habituelles, tandis que les administrations et les organismes acheteurs rencontrent des difficultés pour recevoir les offres, organiser les opérations liées aux commissions d’appel d’offres et poursuivre normalement les procédures engagées.
Les répercussions pourraient ainsi agir sur les calendriers de passation des marchés, mais également sur le lancement et l’exécution de projets publics. Les entreprises qui comptent sur ces marchés pour alimenter leur carnet de commandes se retrouvent, elles aussi, dans une situation d’incertitude.
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L’interruption du portail intervient dans un contexte d’alerte internationale sur des vulnérabilités critiques affectant le langage de programmation PHP, utilisé dans le développement de nombreux sites et applications web.
Le 21 octobre 2026, la Direction générale de la sécurité des systèmes d’information (DGSSI) a notamment émis une alerte concernant des failles susceptibles d’exposer les serveurs concernés à des risques d’exploitation à distance.
Dans ce contexte, plusieurs organismes ont adopté des mesures préventives pour sécuriser leurs infrastructures numériques, notamment en suspendant temporairement certains services en ligne.
Le portail marocain des marchés publics figure parmi les plateformes concernées. Un premier calendrier de reprise avait été annoncé, avec une remise en service prévue le 26 octobre et une reprise normale des procédures à partir du 27 octobre. Plusieurs échéances initialement programmées pendant la période de suspension devaient également être reportées.
Cependant, les difficultés signalées par les utilisateurs se sont prolongées au-delà de cette échéance. Ce vendredi 6 novembre, le message de suspension préventive demeure affiché sur le portail.
Un outil central dans le dispositif de la commande publique
Administrée par la Trésorerie générale du Royaume (TGR), relevant du ministère de l’Économie et des Finances, la plateforme nationale des marchés publics constitue bien davantage qu’un simple portail d’annonces.
Elle centralise les principales opérations liées à la passation des marchés: publication des programmes prévisionnels et des avis d’appels d’offres, mise à disposition des dossiers de consultation, réception électronique des plis, gestion des procédures de concurrence et publication des résultats.
Elle permet également aux entreprises de suivre les consultations correspondant à leurs domaines d’activité et de participer aux procédures sans avoir à déposer physiquement leurs dossiers auprès des administrations concernées.
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L’importance de cette plateforme s’est renforcée avec la réforme du cadre réglementaire des marchés publics. Le décret n°2-22-431, entré en vigueur en 2023, a consacré une nouvelle étape dans la modernisation de la commande publique, en renforçant notamment les exigences de transparence, de concurrence et de dématérialisation.
Son application a été accompagnée par l’arrêté n°1692-23 du 23 juin 2023, qui fixe les modalités de dématérialisation des procédures, des documents et des pièces relatifs aux marchés publics.
Ce texte organise notamment le dépôt et le retrait électroniques des plis, leur chiffrement, la signature électronique des documents et l’horodatage des opérations. Il confie également à la TGR la gestion de l’infrastructure technique du portail, sa maintenance préventive et évolutive ainsi que la sécurité technique et cryptographique du dispositif.
La plateforme est ainsi devenue une infrastructure stratégique pour le fonctionnement de l’administration et l’accès des entreprises à la commande publique.
Des milliers d’appels d’offres et des milliards de dirhams en jeu
Les données publiques permettent de mesurer l’importance économique de cet outil. Selon un relevé de Borj Marché Public, réalisé à partir des avis publiés sur le portail national, 3.667 appels d’offres étaient encore ouverts au 5 novembre 2026.
Sur les 3.240 consultations comportant une estimation financière, le montant cumulé atteignait 30,01 milliards de dirhams. Parmi ces appels d’offres, 1.408 concernaient les travaux, 1.279 les services et 909 les fournitures.
Ces chiffres, issus d’un agrégateur privé exploitant les données du portail officiel, donnent une indication du volume d’activité économique concerné et des enjeux liés à la disponibilité de la plateforme.
Au-delà de l’incident informatique, cette situation met en évidence une question essentielle: celle de la continuité des services numériques de l’État.
La dématérialisation présente des avantages indéniables en matière de transparence, de traçabilité, de réduction des délais et de simplification des démarches. Mais elle crée également une dépendance accrue à l’égard des infrastructures numériques qui supportent les procédures administratives.
Dans le cas des marchés publics, cette dépendance est particulièrement sensible. Une entreprise qui ne peut pas déposer son offre dans les délais risque de perdre une opportunité commerciale. Un ministère ou une collectivité qui ne peut pas conduire normalement une procédure peut voir le calendrier d’un projet décalé. Et lorsque les interruptions se prolongent, les retards peuvent se répercuter sur toute la chaîne de réalisation de l’investissement public.
La réglementation prévoit certes certaines dispositions pour faire face aux incidents techniques. L’arrêté n°1692-23 prévoit notamment le report de la séance d’ouverture des plis lorsque l’indisponibilité du portail empêche leur ouverture et leur évaluation à la date et à l’heure fixées. Mais cette disposition ne règle pas, à elle seule, les difficultés provoquées par une suspension prolongée de l’ensemble de la plateforme.
La question des échéances de dépôt, des commissions reportées et du traitement des procédures en cours mérite donc une attention particulière. Les entreprises doivent notamment disposer de garanties claires sur les délais applicables et sur les modalités de reprise des opérations.




