Sur le marché marocain des viandes rouges, les prix de l’ovin atteignent des sommets historiques qui pèsent lourdement sur le pouvoir d’achat des ménages, révélant un paradoxe économique profond. Alors que les éleveurs entament la laborieuse reconstitution de leur cheptel après de rudes années de sécheresse, une part croissante des animaux échappe aux circuits de la boucherie.
Cette stratégie de rétention, vitale pour la survie des exploitations agricoles, raréfie l’offre immédiate et maintient les tarifs à des niveaux inédits. «Décryptée par Saïd Chatibi, président de l’Association nationale ovine et caprine, cette crise multifactorielle met en lumière une mutation structurelle indispensable à l’avenir de la filière», indique le quotidien Les Inspirations Eco du 15 septembre.
La flambée actuelle ne relève ni d’un simple déséquilibre fortuit ni d’une spéculation stérile, mais découle de trois facteurs majeurs selon l’ANOC: la rétention stratégique des femelles, l’effondrement historique du cheptel bovin et l’inflation importée. Entre 2020 et 2023, la combinaison létale d’une sécheresse persistante et de la rareté des pâturages avait acculé les professionnels à décapitaliser massivement pour maintenir leurs fermes à flot.
Aujourd’hui, la tendance s’est inversée grâce aux précipitations enregistrées en 2025 et à une bonne campagne agricole en 2026. Stimulés par des prix de vente attractifs et des aides publiques, les éleveurs font l’opération inverse en conservant jalousement leurs femelles pour relancer la machine reproductive, soustrayant une part massive de l’offre potentielle au commerce.
Contrairement aux idées reçues, cette rétention ne concerne pas les brebis reproductrices adultes, dont les cours s’envolent entre 3 500 et 4 500 dirhams la tête, rendant leur abattage financièrement absurde pour les bouchers. Le véritable nerf de la guerre se situe plutôt chez les agnelles de six à neuf mois. Dans la gestion classique d’un troupeau, l’éleveur ne garde que trente à quarante pour cent de ses jeunes femelles pour le renouvellement et destine le reste à la boucherie pour s’assurer une trésorerie courante. «Aujourd’hui, ce ratio est totalement inversé, les professionnels consentant au sacrifice d’une rentrée d’argent immédiate pour parier sur la rentabilité future, ce qui asphyxie le marché», souligne Les Inspirations Eco.
Cette raréfaction volontaire percute de plein fouet une autre crise structurelle, celle du secteur bovin. Le dernier recensement agricole a mis en lumière une hécatombe zootechnique avec une chute de trente-quatre pour cent du cheptel bovin national, passé de 3,2 à 2,1 millions de têtes en un temps record. Le bovin assurant traditionnellement quatre-vingt pour cent de la viande consommée en boucherie, la perte d’un tiers de ce volume pousse les professionnels à se rabattre massivement sur l’ovin. Cette demande de substitution vient percuter une offre ovine déjà anémiée, provoquant un choc frontal sur les étals.
À cela s’ajoute l’explosion des coûts de production sous le poids de la conjoncture internationale. L’alimentation du bétail, dépendante des importations de concentrés comme le maïs et les tourteaux de soja, subit l’inflation mondiale, sachant qu’elle représente jusqu’à quatre-vingt pour cent du coût de revient d’un ovin.
Le renchérissement du transport lié aux hydrocarbures et la multiplication des intermédiaires dans la chaîne de valeur achèvent de faire grimper l’addition. Si la pilule est amère pour les consommateurs, cette cherté conjoncturelle est le prix indispensable à payer pour sauver la souveraineté de la filière à long terme, en misant sur l’amélioration de la productivité et la modernisation des pratiques d’élevage face aux défis climatiques.




