Rabat: Isabelle Bauer Akdime dévoile «Présence, trace, récit» à la Fondation Mohammed VI

L'artiste peintre Isabelle Bauer Akdime pose devant l'une de ses œuvres lors du vernissage de son exposition «Présence, trace, récit» à l'espace culturel de la Fondation Mohammed VI à Rabat. (K.Essalak/Le360)

Le 20/05/2026 à 18h26

VidéoJusqu’au 15 juin 2026, l’espace culturel de la Fondation Mohammed VI à Rabat accueille «Présence, trace, récit», la nouvelle exposition de l’artiste peintre Isabelle Bauer Akdime. Nourrie par plus de vingt années de vie au Maroc et inspirée par les formes archaïques de la statuaire préhistorique, cette série de 54 œuvres révèle une écriture picturale d’une grande maturité, où la matière, la lumière et la couleur composent un univers à la fois intime, organique et profondément habité. Les images.

Le travail d’Isabelle Bauer Akdime prend sa source dans les représentations féminines aux temps préhistoriques — statuettes paléolithiques et néolithiques dont la signification réelle nous échappe encore, mais dont la précision d’exécution nous livre des œuvres d’une expressivité saisissante et résolument moderne.

«Mon travail puise sa source dans les représentations féminines de la Préhistoire, notamment les statuettes paléolithiques et néolithiques. Ce qui m’émeut d’abord, c’est la qualité d’exécution de ces figures, qui donnent finalement à voir des œuvres d’une étonnante modernité», confie l’artiste peintre Isabelle Bauer Akdime.

Extraites de strates profondes après avoir été enfouies durant des millénaires, ces statuettes nous parviennent chargées de toutes les traces que le temps a inscrites à leur surface comme dans la profondeur de la roche. C’est précisément cette mémoire de la matière, ce passage du temps lisible à fleur de pierre, qui nourrit le cœur émotionnel de la recherche picturale de Isabelle Bauer Akdime. «Ces traces laissées par le temps, à la surface comme dans la roche elle-même, m’émeuvent profondément», confie l’artiste.

La lumière du Maroc comme palette

Originaire de France et installée au Maroc depuis plus de vingt ans, Isabelle Bauer Akdime a profondément façonné son regard au contact de la lumière et des couleurs du Royaume. Loin de toute approche folklorique ou illustrative, sa palette s’imprègne directement des pigments du paysage marocain: les ocres de Marrakech, les verts profonds — émeraude, olive ou céladon — qui traversent la végétation et les collines, ainsi que les bleus intenses du ciel. «Le Maroc a éduqué mon regard, à sa lumière comme à ses couleurs. Je suis profondément imprégnée de ses paysages, et les pigments ocre, vert et bleu se sont imposés naturellement dans ma palette», explique l’artiste.

C’est dans ce dialogue entre la mémoire des formes archaïques et l’expérience sensible du territoire que se construit son œuvre: une peinture qui ne cherche pas à décrire, mais à traduire une sensation intérieure. «C’est une représentation intime de ce que je ressens face à ces sculptures anciennes, une intériorité que j’inscris dans un paysage presque onirique», ajoute-t-elle.

Une œuvre de la matière entre abstraction lyrique et mémoire des formes

L’exposition réunit 54 œuvres récentes, réalisées pour la plupart spécialement pour cet événement. Déployées sur des supports mixtes — toiles, collages ou cartons — elles privilégient une technique essentiellement fondée sur l’acrylique, parfois enrichie de touches d’huile, comme le précise Isabelle Bauer Akdime.

Regarder une toile d’Isabelle Bauer Akdime, c’est plonger dans une véritable archéologie du geste. Chaque coup de pinceau, chaque coulure abandonnée à la gravité, chaque repentir laissé apparent devient l’archive d’un faire et d’une durée. Les empâtements épais, déposés au couteau ou à la brosse chargée, créent des reliefs presque tactiles qui font écho à cette formule d’Henri Focillon dans Éloge de la main: «L’art se fait avec les mains. Elles sont l’instrument de la création, mais d’abord l’organe de la connaissance.»

Ce travail de la matière prolonge, par d’autres moyens, la quête d’Alberto Giacometti: non plus par l’amincissement du volume, mais par l’épaississement de la pâte colorée, où les figures semblent s’engluer pour mieux se dérober au regard. L’exposition s’affirme ainsi comme une «œuvre ouverte», au sens d’Umberto Eco, sollicitant la participation active du spectateur à travers une peinture de l’entre-deux, où la forme affleure sans jamais se figer, oscillant en permanence entre le reconnaissable et l’insaisissable.

Cette évolution plastique, perceptible depuis sa précédente exposition à Madrid, a été suivie de près par les équipes ayant accompagné le projet. Zine El Abidine El Amine, impliqué dans les coulisses de l’exposition, l’accrochage et la rédaction des textes de communication, souligne une maturation sensible du travail d’Isabelle Bauer Akdime. «J’ai suivi cette exposition de très près. Nous l’avons presque préparée ensemble, en observant l’évolution de son travail, sa manière de traiter le thème, de préparer ses toiles, sa matière et même sa conception de la peinture. Il y a eu une évolution considérable depuis l’exposition de Madrid. À Rabat, on ressent véritablement une maturité picturale dans son œuvre», témoigne-t-il.

Si cette recherche peut être rattachée à la tradition de l’abstraction lyrique européenne, incarnée notamment par Hans Hartung ou Pierre Soulages, elle partage également une conviction fondamentale avec l’École de Casablanca de Farid Belkahia, Mohamed Melehi et Mohamed Chabâa: celle d’une modernité née de la rencontre entre le geste contemporain et la mémoire des formes.

Isabelle Bauer Akdime revendique d’ailleurs une approche ouverte, laissant au regardeur la liberté de construire sa propre expérience sensible de l’œuvre. «J’aimerais que le public éprouve du plaisir devant ces œuvres, qu’il perçoive les couleurs et les lumières. Je préfère le laisser les découvrir librement. C’est lui qui, sans doute, en parlera le mieux», confie-t-elle.

Rabat comme écrin naturel

Rabat, capitale du Royaume et haut lieu de la vie culturelle nationale, s’imposait naturellement comme l’écrin de cette exposition. La Fondation Mohammed VI de promotion des œuvres sociales de l’éducation-formation, engagée de longue date dans le soutien à la création artistique et à la diffusion culturelle, a accompagné ce projet, donnant ainsi corps, au fil de l’accrochage, à un récit sensible autour d’un Maroc intérieur et d’un profond attachement à la terre.

Cette étape culturelle s’inscrit dans le cadre du programme annuel d’expositions porté par la Fondation, dont la sélection des projets s’effectue à travers des appels à manifestation d’intérêt. Inauguré en 2009, l’espace culturel de Rabat constitue le plus ancien maillon d’un réseau désormais étendu à Tanger, Tétouan et Oujda, où un nouveau centre culturel vient récemment d’être inauguré.

Malgré un agenda particulièrement soutenu, la Fondation poursuit le déploiement de sa programmation à travers le Royaume, fidèle à sa mission de démocratisation de l’accès à la culture et de promotion de la création artistique auprès de ses adhérents comme du grand public.

Par Najwa Targhi et Khalil Essalak
Le 20/05/2026 à 18h26