Exposition. Safaa Erruas et Ghislaine Portalis: une rencontre autour de «Accords et dissonances»

Safaa Erruas et Ghislaine Portalis.

Le 08/05/2026 à 15h49

VidéoDu 8 mai au 13 juin 2026, la galerie de l’Institut français de Rabat présente «Accords et dissonances, elles s’exposent», une exposition croisée entre Safaa Erruas et Ghislaine Portalis, sous le commissariat de Nadine Gayet Descendre. À travers des pratiques plastiques qui mobilisent le fil, les matériaux textiles et les objets détournés, les deux artistes interrogent, chacune à sa manière, les notions de douceur, de contrainte et de représentation du corps dans l’espace artistique contemporain. Reportage.

À Rabat, la galerie de l’Institut français accueille jusqu’au 13 juin 2026 l’exposition «Accords et dissonances, elles s’exposent», un dialogue entre Safaa Erruas et Ghislaine Portalis, sous le commissariat de Nadine Gayet Descendre. Deux artistes, deux écritures plastiques, deux rapports au corps et à la mémoire, que tout rapproche dans les matériaux — fil, textile, objets — avant que tout ne les oppose dans la manière d’en faire récit.

L’approche de Safaa Erruas repose sur une utilisation structurelle du blanc. Son œuvre, Continuum, investit la galerie sous la forme d’un réseau de fils tendus qui redéfinit le parcours des visiteurs. En s’étendant et en s’entrecroisant, ces fils blancs suspendent le regard et contraignent le corps à une circulation nouvelle. L’installation rompt ainsi avec la contemplation frontale: elle est faite pour être traversée.

«L’installation que je présente pour cette exposition c’est Continuum», explique l’artiste, «composée de centaines de mètres de fil enrobé en fil de coton, avec un travail manuel très subtil en blancheur», ajoute-t-elle.

Sous l’enveloppe de coton, la structure est en réalité plus solide et plus dense qu’elle n’y paraît. Les fils sont construits autour d’un noyau en cuivre, totalement invisible à l’œil nu. Ainsi, ce dispositif fait coexister ce que l’on voit et ce que l’on ne voit pas, sans les hiérarchiser, dans un équilibre de tension constant.

Pour Safaa Erruas, le blanc n’est pas une nuance neutre, mais une substance brute. «C’est la matière même de travail», précise-t-elle. Cette blancheur porte en elle la lumière comme son absence, le plein comme le vide, le calme et la contrainte. Rien n’y est totalement stable.

Cette recherche s’inscrit dans une réflexion plus large sur le déplacement. Depuis le confinement, l’artiste explore le voyage sous un prisme nouveau, le percevant moins comme un mouvement physique que comme une expérience mentale. «L’idée de se déplacer, de pouvoir partir d’un lieu à l’autre a pris une autre dimension», explique-t-elle.

Dans Continuum, ce déplacement devient concret. Les fils dessinent des passages, des ruptures, des circulations possibles ou empêchées. Le spectateur avance dans un espace qui impose son propre rythme, où chaque mouvement engage le corps.

Ce travail sur le déplacement s’accompagne aussi d’une relecture des gestes associés au féminin — couture, fil, aiguille — longtemps confinés à l’espace domestique, que l’artiste déplace ici dans l’espace de l’exposition, à une échelle monumentale.

Face à cette approche, Ghislaine Portalis travaille dans une autre direction, mais à partir de matériaux proches. Chez elle, la douceur est immédiatement interrogée, jamais stable, jamais acquise.

«Le message, c’est toujours le même», dit-elle. «Ce sont des questions que je me pose depuis très longtemps sur la femme. On veut très souvent montrer que la femme est toujours douce, agréable… et puis on ne voit pas l’autre côté des choses

C’est précisément cet autre côté que ses œuvres cherchent à révéler. Elles partent d’objets familiers, de références à l’enfance, de codes associés au confort et à la tendresse, pour en déplacer le sens.

Dans son installation La Bibliothèque rose, Ghislaine Portalis se réapproprie les codes d’une collection emblématique de la littérature de jeunesse pour mieux en vider la substance originelle. Les ouvrages y sont évincés au profit de coussins et de volumes sculpturaux, opérant un détournement immédiat de leur fonction.

Si l’ensemble convoque, de prime abord, l’univers ouaté de l’enfance, cette apparente suavité s’efface au profit d’une lecture plus acérée. L’artiste y dissèque les récits genrés et ces assignations qui, dès le plus jeune âge, viennent sédimenter l’imaginaire féminin.

Le geste se fait plus radical encore avec ses «coiffes». Ces parures, originellement destinées à l’ornement, mutent ici en structures inutilisables, hérissées d’aiguilles tournées vers l’intérieur. L’accessoire, traditionnellement voué à l’embellissement ou à la protection, se retourne contre le corps pour devenir contrainte. L’objet décoratif bascule alors dans une dimension inquiétante, où la douceur se charge d’une ambivalence manifeste.

Le travail de Ghislaine Portalis se nourrit également de la structure des contes anciens. L’artiste puise notamment dans le répertoire germanique, où les figures féminines sont souvent liées à la souffrance ou à l’attente. Ces récits, ancrés dans la mémoire collective deviennent une matière première que l’artiste utilise pour engager une réflexion critique sur nos imaginaires.

Les points de jonction entre Safaa Erruas et Ghislaine Portalis s’articulent d’abord autour d’une grammaire commune, essentiellement formelle. Le fil, l’obstination du geste répété, l’usage du textile et cette attention presque charnelle portée au corps forment le socle de leurs pratiques respectives.

Pourtant, cette parenté technique n’est qu’un prélude à des trajectoires radicalement divergentes. Chez Safaa Erruas, l’épure de la matière et l’architecture du fil dessinent des espaces de circulation, des invitations à la traversée où le visiteur engage son propre corps dans l’œuvre.

À l’inverse, Ghislaine Portalis utilise l’objet pour en saboter les codes. Chez elle, la forme ne construit pas un passage; elle déconstruit des représentations établies, arrachant le masque de la douceur ou de la familiarité pour en révéler les tensions sous-jacentes.

C’est précisément dans cet interstice que se loge le regard de la commissaire, Nadine Gayet Descendre. Si elle reconnaît volontiers des affinités plastiques manifestes, elle souligne surtout des «projets artistiques et questionnements féminins aux orientations très différentes». De cette proximité des formes et de cette divergence des sens naissent les accords et les dissonances qui donnent son titre à l’exposition.

Par Najwa Targhi et Yassine Mannan
Le 08/05/2026 à 15h49