Maryam Touzani sur «Calle Málaga»: «J’avais envie de montrer la beauté de ces corps vieillissants»

Maryam Touzani, réalisatrice.

Le 18/04/2026 à 16h07

VidéoPour son troisième long-métrage, Calle Málaga, en salles au Maroc le 22 avril, Maryam Touzani explore Tanger, le deuil et le désir après 70 ans. Porté par Carmen Maura et Ahmed Boulane, ce film, Prix du Public à Venise, se présente comme une lettre intime adressée à sa mère et à sa grand-mère espagnole. Découvert en avant-première par notre équipe, la cinéaste en dévoile les clés dans cet entretien.

Après «Adam» et «Le Bleu du Caftan», Maryam Touzani signe son film le plus personnel. «Calle Málaga» (2025) retrace le parcours de María Ángeles, une Espagnole de Tanger déterminée à préserver la maison de son enfance face à la volonté de sa fille de la vendre. Il s’agit de son premier long-métrage tourné en espagnol.

«Calle Málaga» a fait sa première mondiale à la Mostra de Venise le 29 août 2025 où il a remporté le Prix du Public de la section Venice Spotlight, avant Toronto et Mar del Plata. Choisi pour représenter le Maroc aux Oscars 2026, il réunit Carmen Maura, Marta Etura et Ahmed Boulane — rare à l’écran — dans une coproduction entre le Maroc, la France, l’Espagne, l’Allemagne et la Belgique. Tourné dans les ruelles de Tanger, il sort au Maroc le 22 avril.

Le360: «Calle Málaga» sort la semaine prochaine au Maroc après un beau parcours en Europe. Espérez-vous un accueil comparable à celui du Bleu du Caftan?

Maryam Touzani: Ce que j’espère avant tout, c’est que le film rencontre son public. Que le ressenti qui m’a poussée à écrire puisse être partagé. Pour moi, le cinéma, c’est communiquer, partager quelque chose d’intérieur.

«Revenir à Tanger, ma ville natale, sans ma mère me paraissait impensable. Écrire ce film, c’était affronter son absence et tenter de transformer cette douleur en une forme de joie de vivre»

—  Maryam Touzani, réalisatrice

Vous avez écrit le film juste après le décès de votre mère. Était-ce une manière de surmonter la douleur?

On ne surmonte jamais la douleur ni le manque, on apprend simplement à vivre avec. L’écriture a été pour moi une manière d’exprimer ce que je ressentais, de replonger dans mes souvenirs et de garder ma mère près de moi. La faire vivre à travers la langue, car nous parlions beaucoup espagnol ensemble. Ma grand-mère, d’origine espagnole, vivait avec nous. Revenir à Tanger, ma ville natale, sans ma mère me paraissait impensable. Écrire ce film, c’était affronter son absence et tenter de transformer cette douleur en une forme de joie de vivre.

La «Calle Málaga» (Rue Malaga) existe vraiment à Tanger, mais vous n’y avez pas tourné. Que représente-t-elle pour vous?

C’est la rue où ma mère a grandi et où ma grand-mère a vécu. J’ai entendu mille histoires sur cette rue, sur le vivre-ensemble, le voisinage, les communautés qui partageaient les repas, les recettes. Cette tolérance m’a profondément marquée. Ce n’est pas la vraie Rue Málaga, c’est la rue mitoyenne, mais on y retrouve les mêmes habitants, les mêmes commerces. Je voulais filmer cet attachement sans tricher.

«Au cinéma, la vieillesse est souvent racontée comme une fin, presque effacée, comme si l’on redoutait de vieillir.»

—  Maryam Touzani, réalisatrice

Comment avez-vous choisi les acteurs qui ont donné vie à vos personnages?

Lorsqu’on est habité par ses personnages, imaginer qui leur donnera chair relève du défi. J’ai eu la chance de travailler avec deux acteurs extraordinaires, à savoir Ahmed Boulane et Carmen Maura. Avec Carmen, l’évidence s’est imposée dès notre rencontre. C’est une actrice hors normes, et je suis immédiatement tombée sous son charme artistique. Elle a cherché à comprendre le personnage en profondeur, au-delà du simple rôle d’une étrangère au Maroc. Elle voulait saisir ce qui lie viscéralement cette femme à la ville. Elle s’est installée à Tanger, à quelques mètres seulement de l’appartement du film. Le balcon d’où María Ángeles observe la ville est aussi celui depuis lequel Carmen regardait.

Le film montre les corps nus de vos deux acteurs principaux. Cette scène était-elle nécessaire?

J’avais envie de mettre en lumière la beauté des corps vieillissants. Au cinéma, la vieillesse est souvent racontée comme une fin, presque effacée, comme si l’on redoutait de vieillir. Or, je considère que vieillir est un privilège, un luxe même. Chaque ride témoigne d’une vie que nous avons eu la chance de traverser. Je voulais que cette femme s’affranchisse des injonctions et affirme: «Je suis libre de vieillir comme je l’entends». Mon intention était de sublimer cette vieillesse tout en la préservant dans sa vérité, sans la dissimuler, en la montrant avec respect et dignité.

À la fin, le spectateur s’attend à une réponse...

C’est très simple de faire une fin fermée. Mais la vie est plus complexe. On est face à deux femmes dans une situation compliquée. Rester sur María Ángeles, sur sa détermination à rester chez elle, ça veut dire beaucoup.

Par Qods Chabâa et Abderrahim Ettahiry
Le 18/04/2026 à 16h07