«Les jardins du paradis» de Sonia Terrab: un premier court-métrage coup de poing

"Les jardins du paradis", premier court-métrage de la cinéaste marocaine Sonia Terrab.

Les jardins du paradis, premier court-métrage de la cinéaste marocaine Sonia Terrab.

Le 03/05/2026 à 11h57

VidéoÉcrit et réalisé par la cinéaste marocaine Sonia Terrab, le court-métrage Les Jardins du paradis plonge le spectateur dans une réalité sociale en marge de Casablanca, où la précarité du quotidien se double des effets de dispositions juridiques inégalitaires, pesant particulièrement sur les femmes, et plus encore sur les mères.

15 minutes, c’est le temps qu’il faut à Sonia Terrab pour nous asséner une claque, cinglante, comme se doit de l’être un rappel urgent à une réalité dont on se détourne. Avec «Les jardins du paradis», la cinéaste marocaine passée maîtresse dans l’art du documentaire depuis une dizaine d’années s’essaie à la fiction, et c’est assurément une réussite.

Dans le cas présent, on serait presque tenté de parler de docufiction tant le film de Sonia Terrab est ancré dans le réel. Des personnages qui ne sont pas des comédiens professionnels, mais qui interprètent pour la plupart leur propre rôle; un bidonville menacé de destruction dans le film — et qui l’a effectivement été après le tournage —; des situations dénoncées qui correspondent à celles vécues, dans leur chair, par certains protagonistes. Le drame se joue ainsi devant et derrière la caméra.

Face à cette mise en abyme du réel, il est difficile de rester indifférent, d’autant que le propos résonne avec une actualité brûlante, marquée par la résorption des bidonvilles et le relogement des populations en périphérie des centres urbains.

On retrouve-là la griffe de Sonia Terrab, habituée à bourlinguer dans les quartiers dits «chauds» de la ville, dans ces périmètres de bitume où ceux qui n’y vivent pas n’osent pas s’aventurer. Elle, caméra à l’épaule, s’y engage pour filmer la jeunesse, ces «invisibles» comme elle les nomme, et surtout leur donner la parole. Amour, droits, injustices, avenir, désillusions et espérances… la parole devient catharsis. Douloureuse à entendre, souvent belle, et surtout nécessaire. Car, à mesure qu’elle se modernise, notre société doit se confronter à ses maux, à ses fragilités et à ses déséquilibres.

Dans ce premier court-métrage, Sonia Terrab filme la réalité sans filtre et nous confronte à une loi que nous connaissons tous mais que nous ne vivons pas de la même manière: la loi sur la tutelle. Toutes les Marocaines y ont été confrontées un jour, dès lors qu’elles ont des enfants. Car cette loi profondément patriarcale ne concerne pas les hommes, elle concerne directement les mères. Régie par le code de la famille, cette loi implique que la tutelle des enfants mineurs est exercée par le père d’abord, puis par la mère dans un second temps, et uniquement en cas de décès de ce dernier ou d’incapacité de celui-ci. Sur le papier, la chose fait déjà grincer des dents, mais dans la réalité, elle devient insupportable.

Et autant dire que plus bas on se situe dans l’échelle sociale, plus durement ces conséquences se font subir. Ne pas pouvoir voyager avec son enfant sans l’autorisation du père (l’inverse n’étant pas vrai), ne pas pouvoir faire la demande d’une carte nationale pour son enfant, ou encore, dans le cas de cette fiction -qui en réalité n’en est pas une-, ne pas pouvoir inscrire son enfant dans un autre établissement scolaire sans autorisation du père.

Ces situations sont déjà très difficiles à digérer quand on est une femme mariée et qu’on participe de surcroît financièrement à la gestion du foyer. Elles le sont encore davantage quand suite à un divorce, la mère bien qu’ayant la garde de son enfant, ne peut prendre aucune décision à l’endroit de son enfant sans l’aval du père, sans pour autant que l’inverse soit vrai.

Dans ce contexte, on mesure l’ampleur des drames lorsque le divorce vire à la guerre ouverte ou lorsque, comme pour Naïma, personnage central du film, le père a disparu depuis longtemps, laissant derrière lui une femme et un enfant. Comment cette mère, qui subsiste grâce à des ménages dans les quartiers cossus de la ville, peut-elle faire face à une telle accumulation de contraintes? À la précarité de son quotidien s’ajoutent la destruction imminente du bidonville où elle vit, les bouleversements liés à un relogement dans un autre quartier et, surtout, l’impossibilité de réinscrire son fils dans une nouvelle école, faute d’une autorisation paternelle devenue inaccessible.

Le désespoir, la résilience, la négociation, le doute, la colère, le courage… Sonia Terrab déploie une palette d’émotions à vif, celles que traversent au quotidien ces «invisibles» auxquels elle donne voix en les plaçant au cœur du récit. Surtout, elle capte avec finesse la force qui affleure sous la fragilité, cette féminité qui résiste et persiste, à l’image d’une fleur délicate dans un environnement hostile.

Les jardins du paradis, ou Paradise Garden dans sa version internationale, porte bien son nom. C’est celui du projet immobilier de Dar Bouazza où travaille Naïma comme femme de ménage — un univers auquel elle n’aura jamais accès. Sur l’affiche qui en vante les mérites, les visages incarnant cet idéal: une famille blanche, aux cheveux blonds. Autrement dit, un paradis réservé aux autres.

Pour Naïma, le salut se situe ailleurs. Il réside dans la foi, dans cette conviction intime qui nourrit la résilience face à l’adversité. Mais si la foi peut se révéler inébranlable, les lois, elles, sont appelées à évoluer — d’autant plus lorsqu’elles deviennent le vecteur d’injustices.

Ce sujet ne relève donc pas uniquement des revendications féministes. Dès lors qu’il concerne les mères et l’avenir des enfants, comme le souligne avec force ce film, il devient une question d’intérêt collectif. Soutenu par la SNRT, où il sera prochainement diffusé, et doublement primé au Maroc dans le cadre du Festival international du cinéma et de l’égalité, initié par l’Association Tahadi pour l’Égalité et la Citoyenneté (ATEC), ce projet ouvre la voie à un débat nécessaire, à la veille de la réforme annoncée du Code de la famille marocain.

Pour Sonia Terrab, cette reconnaissance au Maroc revêt une valeur particulière, peut-être même supérieure à celle obtenue à l’international. Son court-métrage a en effet été distingué dans plusieurs festivals, de Namur à Berlin, en passant par Louxor, Malmö, Montréal ou encore Dakar. Il a notamment remporté le prix du meilleur court-métrage africain au Festival del Cinema Africano, Asia e America Latina de Milan (35ème édition), ainsi que le Prix Multimedia San Paolo – Telenova, sans oublier une mention spéciale du jury au Festival international du cinéma francophone en Acadie (FICFA).

Par Zineb Ibnouzahir
Le 03/05/2026 à 11h57