L’œuvre de Mohamed Melehi au cœur d’une rétrospective au Musée Mohammed VI d’Art Moderne et Contemporain de Rabat

L'exposition "Mohamed Melehi: Œuvre en héritage" au MMVI

Lors de la rétrospective consacrée à Mohamed Melehi. (S.Belghiti/Le360)

Le 30/04/2026 à 18h11

VidéoS’il était une rétrospective parmi les plus attendues, c’était bien celle de Mohamed Melehi. Six ans après le décès de l’artiste marocain, le MMVI réalise ce vœu en dévoilant «Mohamed Melehi: œuvre en héritage», une exposition majeure qui transporte le visiteur à travers un véritable voyage dans le temps et à travers le monde, des années 1950 à 2020.

L’émotion est palpable chez les premiers visiteurs de la rétrospective consacrée à Mohamed Melehi. Dans la lumière du jour qui se répand par la verrière de l’immense hall du Musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain (MMVI), l’artiste à la fleur de l’âge, le sourire aux lèvres, auréolé de ses emblématiques vagues colorées, accueille son public. Cette photographie donne le ton de l’exposition… intimiste et inédite à plus d’un titre.

À peine franchies les portes de l’exposition, ce sentiment ne se dément pas car, d’emblée, c’est face à un portrait de Mohamed Melehi, peint par son ami Mohamed Chebaa et daté de 1957, que l’on se retrouve. À ses côtés, un autre portrait de l’artiste, réalisé la même année par sa première épouse, Elena Ascencio. «C’est incroyable!», «Quelle merveille!», «Du jamais vu»… devant ces deux portraits réalisés par deux proches de Melehi, l’émotion se fait palpable dans le public. C’est ici que commence un voyage dans le temps, à travers le monde et la vie d’un artiste dont la carrière se sera étendue sur une période de 70 ans.

Mais comment résumer presque une vie de création en une exposition? L’approche choisie par Nadia Sabri, directrice du MMVI et commissaire de l’exposition, est à la fois chronologique et cartographique. Le parcours de l’exposition propose ainsi un récit historique accessible et dynamique de l’évolution du travail de Melehi, tout en révélant les étapes clés de sa recherche ainsi que les influences qui ont nourri son œuvre, au gré de ses tribulations entre le Maroc, l’Europe, les États-Unis et d’autres régions du monde.

De Berrechid à New York, de Rabat à São Paulo en passant par Le Caire, Bagdad, Dadès, Paris, Rome, Londres, Minneapolis et Asilah… la trame tissée par Mohamed Melehi se dévoile, immense et riche, avec au cœur de son œuvre ce motif ondulatoire si emblématique, qui se déploie haut en couleurs et occupe l’espace en une quête d’équilibre entre modernité artistique universelle et héritage culturel marocain.

Des scènes de genre jusqu’à l’expérimentation de la matière et l’abstraction, avec «des expérimentations à la Pollock», souligne Nadia Sabri, le parcours de l’exposition témoigne d’une fluidité marquante. «Son parcours n’est jamais haché, jamais heurté. Même dans ces moments où il prend des trajectoires différentes, il revient par la suite avec un désir, je pense, et une envie de jouer, de faire de sa peinture quelque chose de très ludique, et c’est très important», explique la commissaire de l’exposition.

Le parcours de l’exposition est également enrichi par des archives visuelles et des documents de l’artiste, généreusement confiés par sa famille et ses proches, apportant un éclairage précieux sur les dimensions esthétiques et intellectuelles de son approche. Cette dimension de l’exposition est d’autant plus importante qu’elle a été élaborée avec le concours d’un comité scientifique composé de personnes qui ont bien connu l’artiste, à l’instar de Toni Maraini, Brahim Alaoui, Moulim El Aroussi, Michel Gauthier…

Dans l’intimité d’une pièce tapissée de noir flotte dans les airs une subtile fragrance, enrobant les notes de jazz qui berçaient la créativité de l’artiste et se répandent dans ce cabinet de curiosités où trônent, du haut de leur vitrine, Anthony Williams, Charles Mingus, Randy Weston, Bill Evans, Miles Davis… Les pochettes des 33 tours des jazzmen qui inspiraient Mohamed Melehi nous en disent un peu plus sur le mélomane qu’il était.

Quant à la caméra qui trône sous cloche, elle est le témoin de son amour de l’image, mais aussi des ponts invisibles que l’artiste établissait entre les arts, fidèle à la philosophie du Bauhaus, lui qui devenait tour à tour réalisateur et photographe, à l’heure de documenter son travail. Les archives qui nourrissent son œuvre, et ici exposées, apportent d’ailleurs un précieux éclairage sur son processus de création. Faisant écho aux œuvres historiques majeures de l’artiste qui peuplent les cimaises du musée, les vitrines deviennent ainsi de véritables portes vers son intimité, une sphère privée où la création prend forme.

Aux côtés des bijoux berbères dont les motifs sont sources d’inspiration et des visages de femmes surgis du passé, la poésie prend place. Collée sur la page d’un grand cahier, se dévoile celle de Tahar Ben Jelloun, «Les filles de Tanger ont une étoile sur chaque sein». Dans une autre vitrine, c’est l’engagement d’un artiste sur tous les fronts qui transparaît… Une lettre de Chaïbia adressée à Melehi au sujet d’une exposition à laquelle elle est invitée, et, aux côtés de cette précieuse archive paraphée de dessins par Chaïbia, un extrait de la correspondance de Melehi avec l’hôpital psychiatrique de Berrechid, où il souhaite organiser des ateliers artistiques afin de soigner par l’art.

C’est précisément cette singularité qu’a soulignée Mehdi Qotbi, président de la Fondation nationale des musées, lors d’un point presse, évoquant tour à tour l’artiste plasticien de renom, le pédagogue et l’acteur engagé de l’École de Casablanca.

Cette exposition, qui évoque en filigrane l’émergence d’une scène moderne audacieuse et engagée, notamment entre les années 1960 et 1980, marquées par un foisonnement d’idées et de formes, invite ainsi le public à découvrir les multiples facettes de cet artiste cosmopolite… De ses expérimentations à son implication dans la dynamique de l’École de Casablanca, ainsi que son rôle déterminant dans le renouvellement de la pédagogie de l’art au Maroc.

Autant de moments clés qui trouvent un écho particulier dans son œuvre, où le motif de l’onde devient aussi la métaphore d’un mouvement collectif et d’une société en transformation. Cette rétrospective dévoile ainsi l’univers d’un artiste qui nous lègue aujourd’hui une œuvre à la portée universelle, tout en restant volontairement ancrée dans son identité nationale.

Une exposition à découvrir absolument, du 30 avril au 31 août 2026 au MMVI.

Par Zineb Ibnouzahir et Siffedine Belghiti
Le 30/04/2026 à 18h11