Non, Thank You Satan de Hicham Lasri n’a pas été censuré par les salles de cinéma. Derrière le bruit médiatique et les appels à son interdiction, la réalité du terrain apparaît bien plus pragmatique.
Le 17 avril, soit dix jours après la sortie nationale du long-métrage, l’Instance marocaine des droits humains (IMDH) a publié un communiqué cinglant, appelant à l’arrêt immédiat de sa diffusion. L’association fonde sa position sur des extraits de la bande-annonce, jugés «osés» ou encore «susceptibles d’ébranler les mœurs de la jeunesse marocaine».
Pourtant, le film était déjà à l’affiche depuis le 8 avril, notamment au Megarama de Casablanca, au cinéma Pathé Californie, à l’Institut français de Casablanca, au cinéma Renaissance de Rabat, ainsi qu’à la cinémathèque de Tanger.
Le procès d’une bande annonce
Visiblement, l’instance préfère se baser sur le trailer plutôt que sur le film lui-même. Pour justifier cette position, l’IMDH ne mâche pas ses mots: «Alors que les défenseurs du film cherchent à se couvrir derrière la liberté artistique et à prétendre que le jugement de l’œuvre était prématuré, l’Instance rappelle que la seule bande-annonce suffit à prouver le dépassement, car c’est la vitrine que le réalisateur lui-même a choisie pour représenter son œuvre et la promouvoir. Si cette vitrine contient des contenus répréhensibles par la loi, alors demander d’attendre la diffusion intégrale du film n’est qu’un sophisme visant à contourner la loi.»
Sauf que cette association semble ignorer qu’à la date de la rédaction de son communiqué «exigeant de toutes les autorités compétentes et de contrôle, une intervention urgente pour arrêter la diffusion de ce film et empêcher sa promotion sur tous les supports», le film avait déjà bouclé sa première semaine au cinéma et avait, dans certains cas, quitté l’affiche.
Réalité économique vs Censure
Ces propos viennent mettre fin au flou artistique laissant croire à une censure. En réalité, la décision de retrait est purement commerciale. «Le film n’a pas été interdit, nous l’avons bel et bien projeté dans notre cinéma, mais il a quitté l’affiche rapidement car tout simplement il a fait très peu d’entrées», confie une source du Megarama pour Le360.
Une source au Centre cinématographique marocain (CCM) confirme la légalité de sa diffusion: «À partir du moment où un film a obtenu son visa d’exploitation — ce qui est le cas de Thank You Satan —, il ne peut pas être interdit en salle.»
Rien n’oblige toutefois un exploitant à maintenir un film à l’affiche s’il ne le juge pas rentable. À l’inverse, au cinéma Renaissance de Rabat, le long-métrage a rencontré un certain succès, se maintenant à l’affiche durant deux semaines. «'Thank You Satan’ est resté deux semaines, avec une fréquentation notable», souligne une source au sein de la Fondation Hiba, gestionnaire de la salle.
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Le réalisateur, de son côté, assume la nature de son œuvre: «Le film est interdit aux moins de 16 ans, c’est un film d’auteur, il n’est pas grand public comme la plupart de mes films», nous explique Hicham Lasri.
La riposte de l’ARMCDH
Face à cette levée de boucliers, l’Association des Rencontres Méditerranéennes du Cinéma et des Droits de l’Homme (ARMCDH) a réagi fermement le 22 avril 2026. Elle exprime son «profond étonnement face à une telle demande visant à interdire une œuvre que les auteurs de ces communiqués n’ont, de toute évidence, pas visionnée».
L’association relève une «confusion manifeste entre différents registres — cinéma, télévision, médias, presse et cadre pénal» et rappelle que la Constitution du Royaume garantit la liberté de création (article 25) et le droit d’accès à la culture (article 26). Elle déplore enfin que des associations de droits humains «en viennent à restreindre ces mêmes droits selon des interprétations subjectives».
Au final, l’agitation autour de Thank You Satan n’aura été qu’une tempête dans un verre d’eau. Mais ce tumulte médiatique laisse en suspens une interrogation de fond: peut-on se réclamer des droits humains tout en appelant à faire taire la création artistique?




