L’Institut français de Casablanca accueillait vendredi dernier une rencontre intimiste, Sur le divan avec Hicham Lasri, modérée par l’enseignant-chercheur en cinéma Roland Carré. Face au public, le cinéaste, bédéiste et romancier, s’est livré sans filtre sur sa méthode, ses obsessions et son rapport viscéral à Casablanca.
«J’ai appris à dessiner avant de commencer à écrire», lance Hicham Lasri d’entrée. Le dessin n’est pas un à-côté, c’est son langage premier. Sur ses tournages, il débarque avec sept à huit storyboards, les plans dessinés. «Lorsque je veux, par exemple, une focale de 16, je le montre via le storyboard. C’est un formidable outil d’explication.»
Il dessine tous les jours et regrette qu’au Maroc, on n’ait pas la culture du dessin. «On fait des dessins animés mais pas de bandes dessinées», dit-il, ce qu’il considère comme un manque culturel profond.
Sa filmographie traverse quinze ans de création: Terminus des anges (2010), C’est eux les chiens (2013), Jahilya (2015), Headbang Lullaby, mais aussi des livres comme Marock et Vaudou, qui reviennent comme des balises dans sa réflexion.
Sa problématique centrale tient en une phrase: «Comment filmer des vies dans des scènes sans vie?» Pour y répondre, Lasri provoque. «Je crée un problème», assume-t-il. Il revendique le faux raccord: «Le faux raccord, j’en fais un rapport de style.» Les erreurs délibérées deviennent alors un langage à part entière. L’objectif: créer de la force, atteindre une logique de transcendance dans le trop-plein d’informations à traiter.
Le choix du noir et blanc s’impose telle une évidence émotionnelle: «Si j’ai utilisé le noir et blanc, c’est parce que tout le monde est triste».
Son rapport à la ville est charnel, contradictoire: «C’est une relation amour-haine. C’est très inspirant». Casablanca s’invite dans le cadre, qu’on le veuille ou non: «Si quelqu’un passe devant ma caméra, il est dans mon film. La ville me donne des miracles.» Les animaux aussi peuplent ses plans, comme des présences brutes échappées du bitume.
Chez Lasri, les personnages cohabitent mais ne se rencontrent pas vraiment. Chacun reste prisonnier de sa propre orbite. Ses influences sont littéraires et musicales. Léo Ferré, qu’il considère plus comme «un auteur qu’un chanteur», et Mohammed Khaïr-Eddine, qu’il dit aimer beaucoup. Il cite aussi Philip K. Dick, écrivain de science-fiction, pour définir son geste: «C’est un voyage.» Le livre devient chez lui une installation, un espace à habiter.
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Ses personnages sont, depuis toujours, des anti-héros. Un choix politique assumé: «Quand on enlève l’espoir à l’humain, on renonce à notre humanité. C’est le jeu de la société.» Lui préfère «semer le bug» et raconter un monde de déconnectés.
L’artiste assume ses ruptures. «Il y a des acteurs qui se sont fâchés avec moi, car à un moment donné, j’ai arrêté de faire appel à eux… J’ai tout simplement arrêté, car artistiquement, c’est stérile.» Sa préférence va désormais aux non-professionnels: «Je préfère ne travailler qu’avec des amateurs.»
Rude bataille aussi pour imposer ses titres et ses visions. Constat amer: «Nous n’avons pas beaucoup évolué.» On l’aura compris, Hicham Lasri parle ici de son dernier film, Thank You Satan, sorti le 8 avril et porté par l’actrice française Julie Gayet, compagne de l’ancien président français François Hollande.
En une phrase, Hicham Lasri dessine pour mieux dérégler, cadre pour mieux laisser entrer le chaos et filme Casablanca comme on affronte un miroir fêlé: avec amour, avec rage, sans jamais baisser les yeux.




