Fatna, une femme nommée Rachid: quand le cinéma rouvre les archives du silence

Fatiha Saidi, autrice.

Fatiha Saidi, autrice.

TribuneHélène Harder, réalisatrice française, nous donne à voir, au-travers de son film Fatna, une femme nommée Rachid, bien plus qu’un destin individuel. Son film interroge l’effacement des mémoires militantes, la place du cinéma dans la transmission, et la possibilité de transformer la prison en espace de reconstruction. Une œuvre dense, patiente et profondément politique.

Le 14/04/2026 à 09h47

Pour Hélène Harder, tout commence par une lecture: celle du livre de Fatna El Bouih. Si le choc est immédiat, la rencontre entre les deux femmes ne s’imposera pas d’emblée comme une évidence. Fatna El Bouih décline l’idée d’un film. Elle a déjà témoigné et ne souhaite pas se replonger dans un récit.

Un basculement va s’opérer autour d’une phrase lorsque la réalisatrice lui confie: «Ma génération est orpheline de cette mémoire». Ces mots font leur chemin et déplacent la perspective. Il ne s’agit plus seulement de raconter une histoire déjà dite, mais de répondre à un manque, à une transmission inachevée.

Le projet prend alors une autre forme. Hélène Harder s’inscrit dans une démarche respectueuse, attentive aux limites posées par celle qui sera désormais le premier rôle de son film. Le film ne sera pas une simple reconstitution du passé mais s’attachera bien à préserver une mémoire menacée d’effacement, à en transmettre les traces essentielles, et à inscrire une trajectoire individuelle dans une histoire collective plus large.

Lorsque Fatna consulte son dossier aux archives de l’Instance Équité et Réconciliation, elle découvre que son parcours militant et son engagement est réduit à quelques cases dans un formulaire. Sa vie de lutte n’a laissé qu’une légère trace administrative, froide et sans relief.

Le film prend forme à cet endroit précis, dans une volonté de raconter autrement, hors des rubriques, hors des cases, hors de la langue administrative qui aplatit les existences. Il accompagne une mémoire qui ne se livre pas comme un récit linéaire, mais par fragments, par images, par retours, par superpositions. Une arrivée à la prison. La libération. Les parents. Les camarades de combat. Ce n’est plus seulement l’histoire de Fatna qui se joue sur l’écran mais bien celui d’une génération, d’un pays, de femmes qui exigeaient le changement.

Hélène Harder relie le passé au présent pour ne pas faire de Fatna uniquement une figure de mémoire mais aussi, voire surtout, une actrice du présent. Une femme engagée dans le travail avec les détenus, dans les ateliers, dans la réflexion sur la prison comme lieu de transformation possible. Et comme l’ironie de l’histoire est parfois brutale, elle revient travailler dans un lieu où elle avait autrefois été portée disparue, le centre de Derb Moulay Chérif, ancien lieu de détention clandestine au Maroc. Elle y revient non plus comme une disparue, mais comme une femme debout, engagée dans un programme de réparation communautaire issu des recommandations de l’Instance Équité et Réconciliation.

Filmer cette histoire a demandé du temps, de la patience et une ténacité peu commune. Près de dix années ont été nécessaires et rien n’était jamais garanti. Il a fallu travailler dans les interstices, avancer avec précaution, gagner la confiance, apprendre le langage des institutions carcérales sans perdre le sens du projet. Pendant des années, Hélène Harder a patiemment documenté sont travail avec le travail mené par Fatna en prison. Son combat fut aussi celui de la légitimité car, en tant que réalisatrice étrangère, on pouvait lui contester le droit de porter une telle histoire.

Mais le cœur du film est sans doute dans la question qu’il pose à partir de la prison. Non pas seulement que faire de l’enfermement, mais comment transformer une privation de liberté en possibilité de reconstruction. Fatna El Bouih connaît cette épreuve de l’intérieur et c’est justement, à partir de cette expérience, qu’elle refuse une vision statique du carcéral. Pour elle, la prison est une institution publique, au même titre que l’école.

Les ateliers, les festivals, le théâtre, le cinéma, les espaces d’expression et le plaidoyer pour l’évolution des lois dessinent ainsi une autre cartographie du possible. À travers ces pratiques, des jeunes à qui l’on a tant répété qu’ils ne valaient rien découvrent qu’ils peuvent créer, penser, montrer, produire une autre image d’eux-mêmes. C’est là que réside la puissance du film qui ne se contente pas de montrer mais invite à déplacer le regard.

Le film puise dans des œuvres marocaines des années 1970, longtemps invisibilisées, parfois censurées, récemment réapparues grâce au travail acharné d’artistes, de chercheuses et de militantes. En les convoquant, en les faisant dialoguer avec le présent, la réalisatrice ne se contente pas d’un effet d’archive mais recompose bel et bien une filiation.

Fatna, une femme nommée Rachid est un film sur la mémoire, bien sûr, mais pas sur une mémoire figée. C’est un film sur la mémoire en mouvement, sur la transmission, sur la revendication de ne réduire aucune vie à un langage administratif. Le film démontre avec brio que lorsque le cinéma accepte de prendre le temps, il peut devenir un lieu de réparation, de dignité retrouvée et de présence reconquise.

En résumé, le film Fatna, une femme nommé Rachid rappelle une vérité simple: ce qui n’est pas raconté risque de disparaître et ce qui est partagé, transmis, peut recommencer à vivre. Tout simplement.

Fatna, une femme nommée Rachid

Film de Hélène Harder

Documentaire (2025)

80’

Belgique – France - Maroc

Par Fatiha Saidi
Le 14/04/2026 à 09h47