Essaouira. «La Dolce Vita à Mogador», de Paris à la Cité des Alizés, itinéraire d’une idée qui a tenu son pari

Lors de la projection du film Quiproquos de son réalisateur Hamid Basket, dans le cadre de la 4ème édition de "La Dolce Vita à Mogador", le 16 avril à Essaouira.

Tout a commencé autour d’une table, un soir à Paris. Quatre éditions plus tard, l’idée de La Dolce Vita lancée entre deux plats italiens est devenue une rencontre cinématographique qui rapproche Rome et Essaouira. Récit d’une histoire née par hasard mais portée par des passionnés bénévoles dans la Cité des Alizés.

Le 20/04/2026 à 13h08

On aurait pu choisir Casablanca, Marrakech ou Rabat. On a choisi Essaouira. Et quand on connaît un peu l’endroit, on comprend pourquoi. La Cité des Alizés est une ville qui ressemble à ce festival: ouverte, sans tapis rouge et impossible à faire rentrer dans une case.

Il restait à trouver l’idée. Elle est arrivée d’ailleurs, un soir parisien, autour d’une table italienne. Quelques rires et une phrase lancée comme une évidence au détour d’une bouchée: et si on faisait un festival de cinéma italien à Essaouira? Des années plus tard, «La Dolce Vita à Mogador» vient de boucler sa quatrième édition, laquelle a été organisée du 15 au 18 avril, dans la Cité des Alizés. «La rencontre est devenue un rendez-vous attendu, ni tout à fait festival, ni simple cycle de projections, mais quelque chose d’autre, de plus libre et de plus humain, qui ressemble à Essaouira elle-même. Une ville ouverte sur le monde, fidèle à sa propre histoire et impossible à faire rentrer dans une case», comme le rappelle si bien Thierry Choupin, de l’équipe de l’organisation.

La scène inaugurale, c’est Solange Stricker qui la raconte, sourire aux lèvres, presque étonnée encore de ce qu’un dîner peut déclencher. Ce soir-là, à Paris, André et Katia Azoulay étaient assis à la même table. L’Italie flottait dans l’air, portée par les plats et une conversation entre amis.

Solange Stricker, chargée du fundraising de ce rendez-vous annuel, lance l’idée presque par jeu, sans vraiment mesurer ce qu’elle met en mouvement. Pourquoi pas un festival de film italien, au Maroc, à Essaouira? André Azoulay acquiesce, avec ce regard qu’il a quand une intuition juste se présente. Katia est là, elle aussi.

Au retour, Solange Stricker prend contact avec Gabriele Meletti, consul honoraire italien d’Essaouira. Elle lui pose la question directement: est-ce que tu penses que ça peut marcher, un festival du film italien qui rappelle cette culture méditerranéenne, avec le Maroc et l’ensemble de ces pays voisins? Meletti dit oui. La première édition rend hommage au cinéaste franco-italien Sergio Gobbi, figure attachante qui a traversé des décennies de cinéma et que peu de gens ont eu l’occasion de retrouver sur une scène depuis longtemps.

L’hommage fonctionne. Le public est là. Puis Cinecittà entre dans la danse. Depuis, chaque année, la Cité des Alizés découvre «des films italiens miroirs d’une société en mouvement, qui parle du vote des femmes, des transformations familiales, des colères environnementales, des mémoires migratoires, de tout ce que l’Italie d’aujourd’hui traverse et tente de mettre en images», confie Solange Stricker.

Thierry Choupin, de l’organisation, complète le récit avec un plaisir manifeste. Il confirme, lui aussi, que tout est parti de ce dîner parisien, avec Solange Stricker, les Azoulay et cette idée. Dès la deuxième édition, l’équipe se resserre et les rôles se précisent. Karina, son mari Gabriele, Solange et Giancarlo forment le noyau dur. L’aventure prend son rythme.

Pour André Azoulay, président de l’association Essaouira Mogador, cette quatrième édition est celle qui confirme que la rencontre a trouvé son rythme. Il parle d’«un véritable tournant, d’une programmation plus riche et plus singulière». Mais ce qui le touche le plus, ce ne sont pas les films, ce sont les visages. Il a vu la Médiathèque de la ville se remplir de lycéens et d’étudiants souiris, attentifs, présents et curieux.

«Nous venons d’assister à une projection qui a réuni plusieurs centaines de lycéens et d’étudiants souiris. Leur assiduité à chacune des séances, leur présence constante tout au long du festival et surtout la possibilité qui leur est offerte d’être en contact direct avec de très grands réalisateurs, de grands journalistes du cinéma italiens mais aussi venus du monde entier, ainsi qu’avec nos propres cinéastes, constitue une expérience tout à fait exceptionnelle», confirme-t-il lors de la première journée de La Dolce Vita à Mogador.

«Cette rencontre n’est pas nécessairement inscrite dans les codes des festivals cinématographiques conventionnels ou institutionnels, qui ont bien sûr toute leur place», aime-t-il rappeler. Elle colle, dit-il, à l’histoire profonde d’Essaouira, à sa relation ancienne avec le cinématographe d’abord, puis avec le cinéma. Une identité à part, construite au fil des éditions, qui trouve dans les masterclasses ce qu’il appelle volontiers «la véritable colonne vertébrale» du rendez-vous.

Gabriele Meletti prend soin, lui, de corriger, lors de la cérémonie de clôture, gentiment ceux qui parlent de festival. Ce n’est pas exactement ce qu’ils ont imaginé, explique-t-il avec une précision qui tient à cœur. «Ce n’est pas un festival au sens institutionnel du terme. C’est plutôt une rencontre avec celles et ceux qui fabriquent les films, qui les produisent, qui les réalisent et qui les incarnent. C’est cette dimension-là, dit-il, que les organisateurs entendent développer de plus en plus à l’avenir, parce que c’est elle qui donne à la manifestation sa saveur propre.»

Il raconte un moment qui l’a marqué, quelques heures plus tôt. Il venait de croiser l’actrice principale de «Quiprocos», le film de Hamid Basket. Elle y incarne une femme en deuil, une mère enfermée dans sa douleur, habitée par la perte. En la voyant, Gabriele Meletti lui a spontanément présenté ses condoléances, tant le personnage avait absorbé son visage, sa façon de se tenir, sa façon de regarder. La scène dure quelques secondes, mais elle dit tout du pouvoir du jeu.

Il a vu aussi, ce matin-là, les étudiants rencontrer Amal El Atrache. Il leur a posé la question: «Vous la connaissez?» Ils lui répondent qu’ils ont grandi avec elle. Des mots, pour lui, qui «résument à eux seuls ce que la rencontre cherche à être. Pas une grande messe du cinéma, pas une vitrine pour l’industrie, mais un espace où les images et les gens qui les ont fabriquées peuvent se retrouver face à ceux qui ont été formés par elles, souvent sans même s’en rendre compte». C’est cela qu’il veut continuer à faire grandir.

Giancarlo Di Gregorio, chargé des relations institutionnelles, homme de cinéma passé par Cinecittà et qui connaît le milieu de l’intérieur, partage ce diagnostic. Il aime cette édition parce que «l’organisation s’est stabilisée et consolidée». D’après lui, les rouages tournent mieux et les réalisateurs savent où ils vont, le public sait ce qu’il va trouver, les équipes n’ont plus à tout réinventer à chaque fois. Il aime aussi la formule qu’ils ont trouvée, celle de projeter à Essaouira des films déjà sortis en Italie, mais encore inconnus ici.

Pour un réalisateur italien, «c’est une seconde vie, une autre presse, un autre public, un regard neuf qui parfois révèle dans son film des résonances qu’il n’avait pas perçues lui-même, parce que ce public-là vient avec d’autres histoires, d’autres références et d’autres sensibilités». Le reste, dit-il en souriant, dépendra de l’argent et des prochaines éditions qui sont en réflexion. «Les idées ne manquent pas. Les financements, eux, se construisent patiemment, partenaire par partenaire», reconnaît-il.

Et si on booste les coproductions?

Andrea Agostini, président de la Fondazione Marche Cultura, est venu samedi raconter aux professionnels marocains présents ce que la région des Marches pouvait concrètement offrir à une production souhaitant travailler en Italie. Seize millions d’euros de fonds communautaires mobilisés en trois ans, dont 13 millions dédiés au soutien des productions audiovisuelles. Pas moins de 264 dossiers déposés, 72 financés par la Fondazione, 28 autres qui sont venues s’installer dans les Marches sans aucun soutien financier, attirées uniquement par les services proposés.

Au total, 100 productions réalisées en 3 ans dans les Marches. Pour lui, une coproduction entre une production marocaine et une production marchigiana est possible, à condition qu’au moins 20% du film soit réalisé dans les Marches. Les projets qui valorisent les paysages de la région, ses petits bourgs, ses villages chargés d’histoire architecturale et sociale, obtiennent un meilleur score dans les appels à projets. L’Italie, rappelle-t-il, est le pays qui compte le plus de bourgs historiques au monde. Et dans ce pays, la région qui en possède le plus grand nombre, c’est précisément les Marches.

La programmation de cette quatrième édition a donc tenu ses promesses sur tous les fronts. Le public a vu défiler sur l’écran des œuvres venues de plusieurs générations et de plusieurs registres du cinéma italien. «Anna» de Monica Guerritore rouvre la nuit de la conférence Oscar où Anna Magnani fut sacrée meilleure actrice pour «La rose tatouée» en 1956, soixante-dix ans après, dans un film qui fait de la mémoire cinématographique un matériau vivant. «Napoli–New York» de Gabriele Salvatores adapte un sujet inédit retrouvé de Federico Fellini et du scénariste Tullio Pinelli, une fable sur deux enfants napolitains qui traversent l’Atlantique à la fin de la Seconde Guerre mondiale et découvrent la première Little Italy, cette Amérique rêvée qui n’est pas tout à fait celle qu’on attendait.

«Zamora» de Neri Marcoré, acteur très aimé en Italie qui passe ici pour la première fois derrière la caméra, tire de l’histoire vraie d’un homme la fable d’une équipe de football improbable où le sport devient leçon de vie, comédie délicate pensée pour tous les âges. «La vita da grandi» de Greta Scarano repart de Berlin avec l’Ours d’argent du meilleur premier film 2025, récit sensible et fantastique autour d’une artiste hors norme et de la sœur qui l’aime trop fort. «La vita va così» de Riccardo Milani donne corps et voix à Ovidio Manna, berger sarde obstiné qui résiste à l’assaut d’une société du Nord venue construire un complexe touristique de luxe sur ses terres, portrait d’un homme ordinaire transformé en héros de la résistance ordinaire.

Trois documentaires ont ponctué le parcours. «Sound of Morocco» de Giuliana Gamba explore les dialogues musicaux entre la Méditerranée et le Royaume, reliant la tradition des instruments marocains à la puissance de la canzone napolitaine, au rituel folk de la pizzica, dans une même passion musicale qui rapproche des cultures que la géographie maintient à distance. «Umberto Eco, la biblioteca del mondo» de David Ferrario pénètre dans la bibliothèque mythique du grand intellectuel et sémiologue italien, trente mille ouvrages modernes et contemporains, mille cinq cents livres rares et anciens, un voyage au cœur d’une pensée foisonnante disparue il y a dix ans et qui continue de hanter les débats sur le savoir, le pouvoir des livres et la circulation des idées.

«Il castello indistruttibile» de Danny Biancardi, Stefano La Rosa et Virginia Nardelli raconte trois enfants de onze ans qui explorent les ruines d’une ancienne crèche dans la banlieue de Palerme et y transforment les décombres en refuge secret, dans ce bel âge de l’existence où l’aventure commence par un trou dans un mur et où le monde peut encore devenir exactement ce qu’on décide qu’il sera, peut-on lire sur le programme.

Laura Delli Colli, critique et coordinatrice artistique, a présenté cette sélection comme «une traversée du cinéma italien contemporain entre hommages, premiers films et récits de société». Elle a souligné, en particulier, la résonance que «Napoli–New York» trouve à Essaouira, ville tournée elle aussi vers l’océan et vers les traversées. Un récit d’émigration d’hier qui tend un miroir aux migrations d’aujourd’hui, dit-elle, et qui invite chacun à se demander si l’exil est vraiment une question de siècle ou si c’est une réalité qui traverse les époques. Elle a souligné également son émotion de poursuivre seule la coordination artistique, après la disparition soudaine et inattendue de son ami Giorgio Gosetti, essayiste et critique très aimé du milieu du cinéma italien, qui avait co-assuré avec elle cette mission l’an passé. Une absence qui pèse, et qu’elle porte discrètement dans le travail qu’ils avaient commencé ensemble.

Le versant marocain de la programmation a été confié à Hamid Basket, coordinateur artistique qui a sélectionné trois films, trois regards sur le cinéma national à différents stades de son histoire et de sa géographie. «Les Amants de Mogador» de Souheil Ben Barka incarne dans sa chair même la collaboration italo-marocaine, par la présence d’artisans et de techniciens italiens sur le plateau et par ce brassage de compétences venues des deux rives qui a caractérisé le cinéma marocain des premières décennies. «Quiproquos», son propre film, a été finalisé en Italie. Il explore cette dimension essentielle, et souvent sous-estimée, du vivre-ensemble au cœur de l’identité marocaine, explique-t-il.

Pour lui, le projeter à Essaouira, ville symbole de coexistence et d’harmonie entre les cultures, entre les religions, entre les langues, n’a rien d’innocent. C’est choisir la ville qui ressemble le plus au film qu’on a voulu faire. «Jrada Malha» de Driss Roukhe complète le triptyque, film contemporain qui témoigne de la vitalité du cinéma marocain d’aujourd’hui et qui offre aux professionnels italiens présents dans la salle un aperçu de ce que le Royaume peut produire quand il se regarde lui-même avec franchise.

Hamid Basket saisit l’occasion pour raconter une histoire plus ancienne, celle qui lie les deux cinématographies depuis les années du néoréalisme. Fellini, Antonioni, Pasolini, Visconti, Rosi. Des noms qui ont construit une grammaire cinématographique nouvelle, capable de saisir le réel dans sa texture la plus brute, et qui ont profondément marqué les premiers cinéastes marocains, ceux qui apprenaient leur métier en regardant ces films-là et en comprenant qu’on pouvait faire du cinéma avec peu, avec des acteurs non professionnels, avec la rue pour décor.

Il y avait aussi les grands directeurs de la photographie italiens, ces peintres de la lumière: Gianni Di Venanzo, Giuseppe Rotunno, Tonino Delli Colli. Ils ont durablement marqué les pratiques marocaines, transmis un savoir-faire exigeant, cette façon de travailler la lumière naturelle, d’adapter l’espace par la lumière, de travailler avec précision dans les contraintes du terrain. Tonino Delli Colli, en particulier, a tourné en Afrique à plusieurs reprises et contribué à révéler la richesse visuelle du Maroc, la texture de ses murs de pisé et d’ocre, la douceur particulière de sa lumière d’hiver.

Sur les plateaux, les techniciens marocains ont appris auprès de leurs homologues italiens la discipline, la rigueur, l’inventivité, cette capacité artisanale à trouver une solution élégante quand le décor résiste, quand la météo ne coopère pas, quand le budget se réduit en cours de tournage. Plus tard, le Centre expérimental de cinématographie de Rome a accueilli pendant des décennies les cinéastes marocains en formation, parmi lesquels Souheil Ben Barka lui-même. Ils y ont appris la direction d’acteurs, l’écriture scénaristique, le montage, dans la continuité d’une tradition italienne où l’artisanat le dispute constamment à l’art, et où l’un ne va jamais vraiment sans l’autre.

Le Maroc a rendu la pareille à sa façon. Sa géographie, qui permet de passer en quelques heures seulement de l’océan aux montagnes, des palmeraies au désert, des médinas aux plateaux de tournage improvisés, a très tôt séduit les producteurs et les réalisateurs italiens. Pasolini fut l’un des premiers à y poser sa caméra pour des œuvres marquantes qui ont attiré l’attention internationale sur la richesse visuelle du Royaume. La création des studios de Ouarzazate dans les années 1980 a consolidé cette attractivité et donné au Maroc une infrastructure professionnelle capable d’accueillir des productions de toutes tailles. Le Royaume est devenu, au fil des décennies, un studio à ciel ouvert où se croisent régulièrement les talents italiens, marocains et venus d’ailleurs.

Outre la projections de films marocains et italiens, la rencontre a vécu par ses marges et par ses interstices. Masterclasses, ateliers de récitation, dialogues professionnels entre producteurs, réalisateurs et distributeurs des deux pays… Des présences ont marqué les participants. Citons: Hamid Basket, Amal El Atrache, Driss Roukhe, ou encore Mansour Badri.

Des projections spécialement pensées pour les lycéens et les étudiants ont été organisées chaque matin. Trois prix ont récompensé les reportages réalisés par les étudiants dans le cadre de la rencontre, manière de leur rappeler qu’ils ne sont pas seulement des spectateurs convoqués pour l’occasion, mais des auteurs en devenir, des regards en formation, des voix qui comptent déjà.

À Essaouira, il n’y avait plus de cinéma depuis au moins 20 ans, selon le maire de la ville, Tarik Ottmani: «Il y a là une génération entière qui a grandi sans que le cinéma fasse vraiment partie de sa culture quotidienne, qui a découvert les films sur les écrans tenus dans la main, dans le bruit et la distraction permanente. Ce que «La Dolce Vita à Mogador» offre à ces jeunes, c’est autre chose. La découverte que regarder un film ensemble, dans le noir, dans le silence, avec la taille d’un écran qui dépasse ce qu’on peut imaginer, ça change quelque chose dans la façon de voir.»

Par Hajar Kharroubi
Le 20/04/2026 à 13h08