Ce qu’il faut savoir sur les critères, le financement et le déploiement du label «Librairie du Maroc»

Une librairie. (Photo d'illusration)

Une librairie. (Photo d'illusration) . DR

Une nouvelle dynamique s’ouvre pour le secteur du livre au Maroc. Le 25 avril, treize librairies de Rabat recevront officiellement le premier label de la librairie indépendante marocaine, lors d’une cérémonie qui aura lieu à la librairie «Kalila Wa Dimna», dans le cadre des célébrations de «Rabat, Capitale mondiale du livre». Portée par l’Association des Libraires Indépendants du Maroc, cette initiative vise à professionnaliser un secteur fragile, à lui assurer une reconnaissance publique et à ouvrir la voie à des mécanismes de soutien pérennes.

Le 21/04/2026 à 14h33

La labellisation des librairies marocaines franchit une étape décisive. Le 25 avril 2025, treize établissements de Rabat se verront officiellement décerner leur label lors d’une cérémonie organisée à la librairie «Kalila Wa Dimna». Inscrite dans le cadre des célébrations de «Rabat, Capitale mondiale du livre», cette initiative marque un tournant dans la structuration d’un secteur longtemps fragilisé.

Porté par l’Association des Libraires Indépendants du Maroc (ALIM), présidée par Hassan Kammoun, ce projet s’inspire du modèle français de labellisation. Il vise à professionnaliser le métier de libraire et à lui conférer une reconnaissance institutionnelle accrue. «Nous en sommes encore aux prémices du processus», souligne Hassan Kammoun, lucide quant aux défis restant à relever.

Un modèle inspiré de la France

L’ALIM s’est largement inspirée du dispositif français. Douze librairies marocaines ont déjà décroché le label français du Centre National du Livre (CNL), ouvrant ainsi droit à une subvention de 200.000 dirhams destinée à financer les animations culturelles, l’aménagement des espaces, l’acquisition de logiciels et l’achat de livres. Trois sessions annuelles permettent aux libraires français de bénéficier de ce soutien. L’ALIM a proposé le même montant pour les librairies labelisées au Maroc, mais aucun accord n’a encore été trouvé sur le montant définitif de la subvention marocaine encore en négociation.

La différence entre les deux systèmes demeure néanmoins significative: la France applique vingt-trois critères de sélection, quand le Maroc en retient onze pour l’octroi du label.

Le premier critère est celui de l’ancienneté: toute librairie candidate doit être en activité depuis au moins deux exercices comptables accomplis. Le deuxième est un critère d’éligibilité: le libraire doit vendre des livres au détail, être reconnu légalement par les autorités compétentes, et son responsable doit justifier d’un niveau scolaire minimum de Bac+2. Le troisième critère, celui de l’accessibilité, impose que la librairie dispose d’un magasin physique d’au moins cinquante mètres carrés, ouvert au grand public au moins cinq jours sur sept, et conçu comme un lieu de rencontre et d’échange.

Le quatrième critère est celui de la primauté de l’activité liée au livre: la vente du livre neuf au détail doit représenter plus de cinquante pour cent du chiffre d’affaires de l’établissement. Le cinquième exige un assortiment multi-éditorial et non captif, ce qui signifie que le libraire doit rester entièrement autonome dans le choix de ses titres, sans être soumis aux injonctions d’un distributeur, d’un importateur ou d’un grossiste. Le sixième critère introduit un quota d’auteurs marocains: la librairie doit proposer au minimum deux cents titres d’auteurs de nationalité marocaine ou résidant au Maroc, toutes catégories confondues.

Le septième critère concerne la participation à la vie culturelle. Le libraire doit se positionner comme un véritable agent culturel, en proposant des animations dans ses murs comme en dehors, et en prenant part à la vie culturelle locale et nationale. Le huitième critère porte sur la capacité de conseil: le libraire doit disposer d’outils de recherche bibliographique, pratiquer la commande à l’unité et être en mesure de renseigner sa clientèle sur la disponibilité, le prix et les délais de livraison de tout ouvrage. Le neuvième critère impose un engagement en matière de formation continue, aussi bien pour le libraire lui-même que pour son équipe, en participant aux sessions organisées par les associations professionnelles et leurs partenaires.

Le dixième critère encourage l’appartenance à des associations professionnelles de libraires, afin de favoriser le dialogue interprofessionnel et les collaborations avec les autres acteurs de la chaîne du livre. Enfin, le onzième et dernier critère est celui de l’éthique et de la transparence: le libraire doit exercer une concurrence saine et loyale, respecter les réglementations en matière de prix et de remises, se conformer aux règles de la propriété intellectuelle, s’approvisionner exclusivement par des voies légales et refuser la vente de livres contrefaits.

Pour obtenir le label, une librairie n’est pas tenue de satisfaire l’intégralité des onze critères: un taux de conformité compris entre 70 et 80% est suffisant pour se voir décerner la distinction. Le label est ensuite accordé pour une durée de trois ans renouvelable. Tous les trois ans, une commission d’enquête se rend dans les librairies concernées et peut le retirer si les engagements ne sont plus respectés.

Treize librairies pionnières à Rabat

Les premières librairies à recevoir le label sont toutes basées à Rabat. Il s’agit de Kalila Wa Dimna, Al Alfia, Librairie Livre Service, Librairie Populaire, Dar Al Amane, Librairie Maarif, Librairie Nouiga, Librairie Agdal, Librairie Basta, Librairie Carrefour, Librairie Livre Moi, Librairie Livres et Loisirs et Librairie Pachramme. Ces treize établissements constituent le premier cercle d’un mouvement appelé à s’élargir à l’ensemble du territoire national.

Le processus de labellisation ne s’arrêtera pas à Rabat. Sur les 87 librairies recensées au Maroc, 80 sont susceptibles d’être labelisées. Le déploiement se poursuivra jusqu’en 2027 et s’achèvera par un événement à la Bibliothèque Nationale du Royaume à Rabat.

La labellisation sera accompagnée de plusieurs sessions de formation destinées à soutenir l’expansion et le développement des librairies. L’ALIM travaille en ce sens avec ses partenaires dont l’Association Internationale des Libraires Francophones (AILF), la Direction du Livre du ministère de la Culture, de la Jeunesse et des Sports du Maroc et l’Institut Français du Maroc. Au bout de la troisième année, une commission d’enquête se déplacera sur place pour vérifier si les libraires ont respecté les engagements et respectent toujours les critères du Label. Dans le cas contraire, celui-ci leur sera retiré.

Au-delà des aspects pratiques, l’enjeu est politique. Aujourd’hui, les librairies relèvent de la tutelle du ministère du Commerce et de l’Industrie. Avec ce label, elles bénéficieront d’une reconnaissance formelle de la part du ministère de la Culture, de la Jeunesse et des Sports et de la Communication, ce qui ouvre la voie à des subventions pour les animations culturelles, à des aides à l’équipement et à l’accès aux appels d’offres publics, y compris pour le livre scolaire.

«La place du livre, c’est dans une librairie. On plaide pour que des lois empêchent que le livre se vende ailleurs que dans une librairie. D’où ce label qui va encadrer davantage ce secteur de la distribution et de la promotion du livre», plaide Hassan Kammoun.

Car le libraire n’est pas un simple commerçant. Véritable entrepreneur culturel, il est à la fois un acteur de l’animation locale et un passeur entre les livres et leurs lecteurs. Tisser des liens sociaux, offrir un enrichissement littéraire, constituer un lieu de vie ouvert...autant de missions que le label entend désormais reconnaître et protéger.

Par Qods Chabâa
Le 21/04/2026 à 14h33