Billet littéraire KS. Ep 41. «Tanger: fortunes et infortunes d’une ville», de Mohamed Métalsi, ou les mille visages de la cité

L'auteur et urbaniste marocain Mohamed Métalsi.

Mystérieuse, cosmopolite et insaisissable, Tanger a toujours fasciné voyageurs et écrivains. À travers cette réédition mise à jour de son ouvrage à succès, «Tanger: fortunes et infortunes d’une ville», Mohamed Métalsi explore les strates d’une cité-palimpseste, où l’histoire la plus lointaine et la modernité cohabitent dans un foisonnement architectural et culturel unique.

Le 14/03/2025 à 11h00

Ce beau-livre consacré à Tanger porte le regard d’un architecte et réussit à capturer l’âme de la ville. Lieu de «fracture et de rencontre», de «frontières civilisationnelles» et de «passage», Tanger est mystérieusement pétri de «mythes archaïques» et de «légendes contemporaines», affirme l’auteur. De là la difficulté à saisir la ville dans son histoire tentaculaire. Celle-ci endosse plusieurs réputations sulfureuses, réelles ou imaginaires, cité paradoxale qui a toujours témoigné du «va-et-vient des hommes». Du premier site préhistorique au comptoir commercial de l’antiquité, lorsque la ville a été fondée, à la ville romaine, puis arabe, puis européenne, et enfin moderne d’aujourd’hui, plusieurs couches de civilisations humaines se sont succédé, que Mohamed Métalsi ressuscite brillamment dans un récit épique. Des légions romaines aux caravelles mauresques, des espions de la guerre froide aux cargos du vingtième siècle, chaque page raconte les histoires d’un Tanger en perpétuel mouvement.

Antiquité: une petite ville au carrefour de l’humanité

Les origines de Tanger plongent leurs racines dans l’antiquité, lorsque la ville était un comptoir stratégique fondé par les Phéniciens, ces navigateurs et commerçants venus du Levant. Les fouilles archéologiques, écrit l’auteur, «attestent de leur passage, et notamment les nécropoles trouvées sur le plateau de Marshan, jusqu’aux Carthaginois qui supplantèrent les Phéniciens en 530 av. J.-C. et devinrent une puissance militaire et commerciale». Ces sépultures, creusées dans la roche et ouvertes sur le détroit de Gibraltar, témoignent du rôle essentiel que jouait Tanger dans les routes maritimes méditerranéennes. Les Carthaginois vont renforcer les infrastructures existantes et exploiter les richesses de la région, notamment les ressources maritimes et minières. Tanger devient ainsi un pivot de l’économie punique, intégrée dans un réseau commercial qui s’étend jusqu’aux côtes ibériques et aux îles méditerranéennes.

Vers la fin du 2ème siècle, Tanger entre progressivement dans l’orbite romaine. «Le nom de la cité (Tingis) figure sur les monnaies trouvées dans la région», témoignant d’une présence économique et politique déjà bien établie. C’est ainsi que naissent des légendes punico-latines, fusionnant mythes berbères, traditions carthaginoises et récits romains. Tingis, aux portes de l’Empire à Rome, devient un espace de rencontre entre civilisations, où se mêlent dieux phéniciens, rites berbères et symboles romains.

C’est sous le règne des rois mauritaniens, souverains berbères alliés de Rome, que Tanger se transforme en une véritable ville organisée et administrée: «Les Romains s’établirent dans la ville et sa campagne. Ils bâtirent des fermes et des routes et ainsi facilitèrent le développement des activités économiques. Dès lors, les institutions urbaines de Tingis devinrent conformes à l’ordre romain.»

La Maurétanie – territoire qui couvrait l’actuel nord du Maroc et de l’Algérie – est alors gouvernée par une dynastie locale qui joue un rôle d’intermédiaire entre les tribus indigènes et le pouvoir romain. En 38 av. J.-C., sous le règne du roi Bocchus II, Tanger acquiert le droit de cité romaine (civitas), statut prestigieux qui marque son intégration progressive au monde latin. Ce privilège confère à la ville des institutions administratives inspirées de Rome, favorisant l’implantation d’infrastructures telles que des temples et un forum. Ce dernier a été localisé par les fouilles «à l’emplacement du souk intérieur de la médina» (Petit Socco) et le temple sur «le lieu actuel de la grande mosquée».

Tanger et l’épopée arabe

L’auteur se demande: «Que s’est-il passé à Tingis à l’époque islamique? Comment s’est faite son islamisation? L’expression ‘période obscure’ des spécialistes demeure malheureusement justifiée.» Cette période reste peu documentée. On sait que Idriss 1er a dédaigné Tanger bien que la ville soit plus développée que Volubilis, car il avait peur de sa position vulnérable sur les mers: «Le calife Idriss Ier, trouvant la position de cette ville trop excentrée, ne semble avoir jamais songé à en faire sa capitale.» Et c’est en 705 que le général omeyyade Moussa Ibn Noçaïr va achever la conquête de la région et soumettre définitivement Tanger. Il choisit d’y résider. Tanger devient le point de départ de l’expansion islamique vers l’Andalousie. La première médina de Tanger a été construite sur les vestiges de Tingis. Cette reconstruction, rappelle l’auteur, sur un site ancien, suit un schéma courant dans le monde islamique, où les conquérants réutilisaient les infrastructures existantes pour adapter la ville à leurs propres besoins.

Tanger, visages contemporains

Depuis les hauteurs, la ville apparaît comme un patchwork architectural, où les façades andalouses jouxtent les édifices d’influence mauresque, coloniale et contemporaine. Ici, les toits plats forment des terrasses baignées de lumière, là, les balcons en fer forgé rappellent le passage des Européens. Entre ces blocs de pierre et de béton, des touches de verdure surgissent: des jardins suspendus, des patios secrets, des palmiers élancés. La ville est à la fois dense et ouverte, foisonnante et insaisissable.

Sous la plume de Mohamed Métalsi, Tanger est une vision onirique, une cité où les récits se superposent: phéniciens, romains, pirates, diplomates, poètes et exilés ont tous laissé leurs empreintes dans ses ruelles sinueuses et ses places baignées de lumière: «C’est à Tanger qu’arrivent, depuis le 18ème siècle, les étrangers, les missionnaires ou les voyageurs-découvreurs ou aventuriers, avant de pénétrer dans le Maroc profond.» Tanger fut désigné capitale diplomatique du Royaume en 1786 par le sultan Mohammed ben Abdallah (Mohammed III). Les diplomates et négociants y établissent leurs résidences, profitant de son statut de ville internationale à partir de 1923. Tanger est ainsi resté un carrefour de civilisations, un lieu de rencontres où se croisent marchands vénitiens, consuls anglais, espions de toute nationalité, aventuriers français et écrivains en quête d’inspiration: «Tanger accueillit ceux qui, persécutés ailleurs pour leurs différences ou leurs divergences politiques tels les réfugiés de la guerre civile espagnole, ont pu y trouver asile. Cible des aspirations et des convoitises, destination pour les chercheurs de fortunes les plus diverses, telle fut Tanger.»

Dans cet entrelacement de cultures et d’histoires, Tanger devient plus qu’une ville: un mythe littéraire, un rêve d’ailleurs, un symbole d’exil et de cosmopolitisme, une cité qui, bien après la fin de son statut international en 1956, continue de résonner comme un lieu hors du temps, chargé de mystères et de légendes.

Une œuvre majeure de Métalsi rééditée

En mêlant archives, architecture et mémoire collective, parsemées de belles photographies, Mohamed Métalsi ressuscite une ville où le passé dialogue sans cesse avec le présent. La réédition de «Tanger: fortunes et infortunes d’une ville» s’imposait comme une nécessité. Paru initialement en 2008, cet ouvrage, introuvable depuis des années, faisait l’objet d’une forte demande de la part des libraires. L’auteur a enrichi cette nouvelle édition en actualisant les données et en offrant une analyse approfondie des mutations urbaines qu’a connues Tanger au cours des deux dernières décennies. Chaque ligne est une fenêtre ouverte sur cette évolution, décrite avec minutie par l’auteur, où les ruines antiques côtoient les palais de l’époque internationale, où les médinas ancestrales résonnent encore des pas des poètes et des exilés. La préface du beau-livre est signée Abdeljalil Lahjomri, le secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume..

Urbaniste de formation, Mohamed Métalsi a occupé des postes importants à l’Institut du monde arabe et à l’université marocaine. Il a publié plusieurs livres de référence comme «Les villes impériales du Maroc» (Bayard, 1999), «Fès, la ville essentielle» (ACR, 2003) ou encore son dernier «Maroc, cités d’art, cités d’histoire» (L’Harmattan-Maghreb, 2018). Il est expert auprès de l’UNESCO sur le patrimoine.

«Tanger: fortunes et infortunes d’une ville», Mohamed Métalsi, 288 pages. Malika éditions, 2024. Prix public: 300 DH.

Par Karim Serraj
Le 14/03/2025 à 11h00

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