Samedi 23 mai, dès les premières notes de «Fhamator», quelque chose bascule sous les voûtes du Sacré-Cœur de Casablanca. Les voix du public s’élèvent instantanément. Sur scène, les musiciens de l’Orchestre Philharmonique du Maroc prennent progressivement possession de l’univers de Hoba Hoba Spirit, et très vite, la curiosité laisse place à l’adhésion totale.
Le temps d’un week-end, le Sacré-Cœur ne ressemble plus vraiment à une église. Ou alors à une église très casablancaise, où plusieurs centaines de personnes chantent religieusement «Black Moussiba», «Sidi Bouzekri», «Hrig», «Lbhar», «Bienvenue à Casa», «Nefss w Niya» ou encore «Dark Bendir Army», les mains levées, entre riffs de rock, cuivres et envolées symphoniques. Une communion urbaine, électrique et profondément marocaine.
Sous la nef du Sacré-Cœur, cordes, cuivres et guitares dialoguent dans une atmosphère électrique. Exit les versions originales. Les titres emblématiques de Hoba Hoba Spirit ont été entièrement réarrangés par Stéphane Gobert pour épouser les dimensions symphoniques de l’Orchestre Philharmonique du Maroc. Une nouvelle peau pour des morceaux déjà inscrits dans la mémoire collective de plusieurs générations.
Dans une salle debout, portée par une euphorie presque contagieuse, les refrains partent des premiers rangs avant de gagner tout le Sacré-Cœur. Par moments, les voix du public couvrent presque celles du groupe. Puis l’ambiance retombe brusquement, suspendue à quelques notes de violon, avant qu’une guitare ne relance la machine. Et à la fin du concert, une image résume à elle seule l’esprit de cette rencontre: celle des musiciens de l’orchestre qui finissent par tomber la cravate pour rejoindre pleinement l’énergie du groupe dans un final aussi spontané que jubilatoire.
À l’origine de ce projet, on retrouve Reda Allali, leader de Hoba Hoba Spirit et habitué des croisements musicaux. «C’est assez systématique quand je rencontre des musiciens que j’aime, je leur propose de faire de la musique ensemble», explique-t-il. «Ça s’est passé avec Abdelaziz Stati, Mohamed Rouicha, Justin Adams, le guitariste de Robert Plant, ou encore Daniel Jamet de la Mano Negra», rappelle-t-il.
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Pour Reda Allali, ce rapprochement avec l’Orchestre Philharmonique du Maroc relevait presque de l’évidence, même si l’idée a d’abord surpris. «Je leur ai proposé de faire un truc qui se fait énormément en Europe, mais qui, au Maroc, semblait complètement incongru», explique-t-il. «Quand on allume la télé, on voit Metallica, Deep Purple ou Led Zeppelin jouer avec des orchestres symphoniques. Ici, ça a suscité beaucoup de perplexité», poursuit-il.
Du côté du Philharmonique, le projet a mûri pendant près de deux ans. «On s’est dit qu’on avait deux univers musicaux très différents et qu’on pouvait construire quelque chose ensemble», raconte Caroline Saunier, directrice déléguée de la Fondation Ténor pour la Culture. Une dizaine de titres emblématiques de Hoba Hoba Spirit ont ainsi été sélectionnés puis entièrement réarrangés pour l’orchestre symphonique par Stéphane Gobert. «Comme on ne les a jamais entendus», insiste-t-elle.
Mais au-delà de la rencontre musicale, le pari était aussi celui du mélange des publics. Et dans la salle, le croisement fonctionne presque naturellement: habitués des concerts de Hoba, amateurs de classique, familles, jeunes curieux et fidèles du Philharmonique se retrouvent côte à côte. «Je ne pense pas qu’il y ait deux publics extrêmement différents», estime Caroline Saunier. «Nous-mêmes, à l’Orchestre Philharmonique du Maroc, allons régulièrement voir Hoba. Dina Bensaïd est une fan absolue du groupe», confie-t-elle. Avant de conclure: «Les gens qui aiment réellement la musique peuvent aimer à la fois le classique et le rock engagé de Hoba Hoba Spirit.»
Du point de vue de Philippe Laffont, trompettiste du groupe, il a fallu baisser le volume, et perdre un petit peu d’énergie parfois, mais «chacun a fait des efforts dans son sens. C’est une communion entre les deux groupes», souligne-t-il. Issu du classique, le musicien retrouve aussi des sensations particulières. «Quand on est au milieu d’un orchestre, il y a des moments de chaleur, de clarté…Ce sont des sensations très fortes que j’adore», raconte-t-il.
Quant au résultat final, les artistes eux-mêmes reconnaissent avoir été surpris par la magie du moment. «Un concert, on ne peut jamais vraiment l’imaginer avant de le vivre», confie Reda Allali. «C’est une célébration de la musique. Ça fait longtemps que j’ai arrêté d’anticiper. On prépare tout, puis il faut laisser l’instinct driver l’affaire», résume-t-il.
Et samedi soir, l’instinct semblait justement avoir pris le dessus. Quand les dernières notes retombent enfin sous la nef du Sacré-Cœur, les applaudissements s’éternisent. Dans la salle, beaucoup restent debout, comme s’ils refusaient de quitter complètement cette parenthèse improbable où le rock de Hoba Hoba Spirit et les envolées symphoniques de l’Orchestre Philharmonique du Maroc avaient fini par parler une seule et même langue.




