Urbanisme au Maroc: un «dysfonctionnement systémique» qui renchérit le coût des villes

L'aménagement urbain au Maroc subit des coûts invisibles qui pèsent sur la croissance locale.

Urbanisation, mobilité, eau, foncier : un même défaut de conception alimente des coûts économiques élevés dans les grandes villes marocaines. À Casablanca, des choix de planification aux coûts économiques élevés pèsent sur la performance économique. L’approche systémique défendue par Mohammed Hakim Belkadi propose de traiter ces déséquilibres comme un problème d’ingénierie économique.

Le 26/04/2026 à 08h18

L’analyse portée par Mohammed Hakim Belkadi, architecte systémique et spécialiste en écosystèmes urbains prédictifs & milieux interconnectés part d’un constat opérationnel: «Les modèles d’aménagement actuels traitent la ville comme un assemblage d’objets plutôt que comme un système interdépendant, ce qui génère des dysfonctionnements mesurables». Pour lui, «l’urbanisme statique, structuré autour de zonages figés, conduit à des décisions sectorielles dont les effets cumulés se traduisent par des coûts élevés pour la collectivité».

Ce décalage se matérialise notamment à Casablanca, où plusieurs événements récents illustrent la difficulté à anticiper les interactions entre hydrologie, mobilité et organisation économique. Mohammed Hakim Belkadi souligne que ces situations ne relèvent pas d’aléas imprévisibles mais de «défauts de conception, liés à une absence d’intégration des flux réels dans la planification urbaine».

Face à ces limites, la Théorie de l’intrication systémique urbaine (TISU) propose une lecture alternative soutenant que le territoire y est considéré comme un «organisme vivant où bâti, environnement et données interagissent en permanence». Ce cadre vise à permettre une optimisation continue de l’équilibre global à partir de décisions locales.

Une telle approche modifie la manière d’anticiper les chocs économiques et environnementaux. L’intégration des données et des flux permet d’agir en amont des crises, en réduisant les déséquilibres avant qu’ils ne produisent des coûts de réparation ou des pertes d’activité. Mohammed Hakim Belkadi insiste sur le fait que «la donnée devient ici un instrument de pilotage économique et non un simple outil technique»;

L’examen de situations concrètes permet de préciser les mécanismes en jeu, selon Belkadi qui s’appuie sur deux cas. Le premier cas concerne les inondations de janvier 2021, attribuées à une urbanisation autorisée sans modélisation hydrologique dynamique. L’imperméabilisation des sols a transformé un aléa naturel en crise urbaine, avec des coûts évalués à plusieurs centaines de millions de dirhams.

Le second cas, situé sur l’axe Dar Bouazza/Tamaris, relève d’un déséquilibre fonctionnel. Le développement résidentiel y a été réalisé sans articulation avec les bassins d’emploi ni les systèmes de transport de masse, ce qui génère une «viscosité urbaine» affectant directement les ménages. Celle-ci représente une ponction estimée entre «5% et 8% du revenu annuel, absorbée par les dépenses de mobilité et le temps perdu.»

Un troisième dysfonctionnement concerne les zonages industriels rigides. Des terrains restent immobilisés dans des usages devenus inadaptés, bloquant des ressources foncières sur des cycles de 10 à 15 ans et limitant les recettes fiscales potentielles.

Une lecture unifiée des coûts urbains

Ces trois exemples renvoient à un même mécanisme: «des décisions prises de manière isolée produisent des effets en chaîne sur l’ensemble du système urbain.» Mohammed Hakim Belkadi y voit la manifestation d’un modèle de planification qui ignore l’interdépendance des fonctions urbaines.

Ce diagnostic débouche sur une lecture économique directe dont «les dysfonctionnements urbains ne se limitent pas à des désagréments opérationnels; ils se traduisent par des «pertes de productivité, des dépenses publiques accrues et une dégradation du capital urbain.» Pour l’architecte, l’urbanisme devient ainsi un facteur déterminant de performance économique locale.

Dans cette perspective, l’intelligence urbaine —fondée sur les données, les capteurs et le pilotage algorithmique— est présentée comme un levier de rentabilité. Mohammed Hakim Belkadi met en avant des gains mesurables liés à l’optimisation des flux et des ressources.

Le raisonnement économique repose sur un principe simple: anticiper coûte moins cher que réparer. L’intégration d’un «Cortex Territorial» permettrait d’optimiser l’allocation des ressources, de maintenir la continuité économique et de limiter la dépréciation des actifs urbains.

L’analyse introduit un ratio central: «Un dirham investi dans l’intelligence systémique permettrait d’éviter quatre dirhams de pertes futures.» Ce différentiel s’explique par plusieurs mécanismes simultanés: réduction des coûts de réparation, maintien de l’activité économique, préservation du capital immobilier et optimisation des ressources en période de crise.

Mohammed Hakim Belkadi qualifie ce différentiel de «taxe sur l’ignorance», correspondant au coût de l’absence d’information dans la gestion des systèmes urbains. Cette lecture s’appuie sur une approche inspirée des systèmes complexes, où l’absence d’anticipation conduit à une dégradation rapide de l’équilibre global.

Gouvernance et limites de l’automatisation

La montée en puissance des systèmes intelligents pose néanmoins une question centrale, celle du rôle de la décision publique. La délégation partielle du pilotage urbain à des algorithmes suppose une gouvernance capable d’encadrer ces outils sans affaiblir la responsabilité politique.

Mohammed Hakim Belkadi insiste sur la nécessité de «maintenir un équilibre entre automatisation et arbitrage humain.» L’intelligence urbaine ne se substitue pas à la décision publique, mais modifie ses conditions d’exercice en apportant une capacité d’anticipation accrue.

L’ensemble de ces éléments conduit à remettre en question les plans d’aménagement à horizon long. Leur caractère statique apparaît inadapté à des dynamiques économiques et technologiques en évolution rapide.

«L’approche systémique proposée implique un passage d’une planification figée à un pilotage adaptatif, capable d’intégrer en continu les données et les transformations des usages.» Mohammed Hakim Belkadi y voit une évolution nécessaire pour «aligner l’urbanisme avec les réalités économiques contemporaines».

L’enjeu dépasse la seule organisation spatiale. Il s’agit d’un arbitrage entre investissement préventif et coûts différés. «L’absence d’intégration systémique expose les villes à des pertes récurrentes, tandis que l’investissement dans l’intelligence urbaine ouvre la voie à une optimisation des ressources et à une meilleure résilience économique», soutient l’architecte.

Mohammed Hakim Belkadi repositionne l’urbanisme comme un déterminant direct de la performance économique territoriale, où chaque décision locale influence l’équilibre global du système.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 26/04/2026 à 08h18