Elle peut se manifester par des maux de ventre inexpliqués, un refus d’aller à l’école, une irritabilité persistante ou encore un besoin constant d’être rassuré. L’anxiété chez l’enfant est une réalité clinique bien documentée, mais encore trop souvent minimisée ou assimilée à un simple caprice. La psychologue clinicienne Ghita Alami et la pédopsychiatre Nawal Khamlichi en éclairent les mécanismes, les signes d’alerte et les modes de prise en charge.
Contrairement à une idée reçue, l’anxiété ne concerne pas uniquement les adultes. Elle apparaît dès les premiers mois de vie et constitue une composante normale du développement de l’enfant. Comme l’explique Nawal Khamlichi, «l’anxiété est une émotion universelle, présente dès les premières années de vie. Elle permet à l’enfant d’identifier un danger, de s’en protéger et de s’adapter à son environnement».
Ghita Alami souligne que l’anxiété évolue au fil des étapes du développement de l’enfant. «Vers l’âge de 6 à 8 mois, il traverse ce que l’on appelle des angoisses développementales, notamment la peur de la séparation d’avec sa figure d’attachement. Entre 2 et 4 ans, peuvent apparaître la peur du noir, des animaux ou encore des personnes inconnues. À partir de 5 ou 6 ans, les manifestations anxieuses se complexifient, avec notamment la crainte du regard des autres, l’appréhension liée à l’école ou encore un besoin accru de bien faire.»
La frontière entre une anxiété normale et un trouble anxieux est franchie lorsque cette émotion perd sa fonction adaptative. Comme l’explique Nawal Khamlichi, «on parle de trouble anxieux lorsque cette anxiété devient excessive, persistante ou disproportionnée par rapport à la situation, à l’âge et au stade de développement de l’enfant, et qu’elle altère son fonctionnement quotidien». Un constat partagé par Ghita Alami, pour qui l’anxiété devient préoccupante lorsqu’elle s’installe dans la durée, génère une souffrance importante et affecte concrètement le quotidien de l’enfant, notamment son sommeil, sa scolarité et ses relations sociales.
Un terreau multifactoriel
Il n’existe pas une cause unique à l’anxiété chez l’enfant. Les deux spécialistes s’accordent sur ce point: il s’agit toujours d’une interaction entre plusieurs facteurs.
Du côté biologique, Ghita Alami explique que certains enfants naissent avec une sensibilité accrue au stress, souvent associée à un tempérament inhibé. Ces enfants prudents, facilement effrayés, ou au contraire très réactifs sur le plan émotionnel, présentent un terrain plus fragile. Elle insiste cependant: «Ce n’est pas une fatalité et ce n’est pas héréditaire. C’est juste une fragilité.» Nawal Khamlichi confirme cette dimension biologique tout en soulignant que d’autres leviers entrent en jeu.
L’environnement familial figure parmi les principaux facteurs favorisant l’apparition de l’anxiété chez l’enfant. Pour Ghita Alami, il constitue même «le levier le plus important» observé en clinique. Un attachement insécure à la figure parentale, une réponse éducative imprévisible, une surprotection excessive ou, à l’inverse, des critiques répétées peuvent créer un terrain propice au développement de troubles anxieux.
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La psychologue insiste également sur le rôle central de la modélisation parentale. «L’enfant n’apprend pas uniquement à travers ce qu’on lui dit, mais surtout à travers ce qu’il observe», souligne-t-elle. Ainsi, un parent lui-même anxieux ou multipliant les mises en garde du type «fais attention!» ou «c’est dangereux!» peut, souvent sans le vouloir, transmettre à l’enfant une perception inquiétante de son environnement et contribuer à l’installation durable d’un état d’anxiété.
Nawal Khamlichi ajoute à ce tableau des facteurs de vie souvent sous-estimés: un deuil, un déménagement, un changement d’école, des expériences traumatiques, mais aussi la pression scolaire et sociale, la peur de l’échec ou du jugement des pairs.
Le corps avant les mots
L’une des spécificités de l’anxiété chez l’enfant est qu’elle s’exprime rarement en termes verbaux clairs. Elle transite par le corps et le comportement. Ghita Alami le résume en une formule: «Contrairement à l’adulte, l’expression de l’anxiété chez les plus jeunes passe énormément par le corps et le comportement.»
Les manifestations physiques constituent souvent les premiers signaux d’alerte. Maux de ventre récurrents, céphalées fréquentes ou fatigue persistante sans cause médicale identifiable figurent parmi les symptômes les plus courants. Nawal Khamlichi confirme que ces manifestations somatiques sont «très fréquentes et souvent au premier plan», au point de masquer la dimension psychologique du trouble et d’en retarder l’identification.
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Sur le plan comportemental, les deux expertes décrivent des tableaux similaires: refus d’aller à l’école, évitement des situations sociales ou familiales, besoin permanent d’être rassuré et accompagné par un adulte de confiance. L’anxiété peut aussi se manifester de façon opposée, par une grande irritabilité et de l’agitation d’un côté, ou par un comportement extrêmement effacé et inhibé de l’autre. Les troubles du sommeil, difficultés d’endormissement et réveils nocturnes répétés, complètent fréquemment ce tableau.
Des répercussions importantes sur la scolarité et la vie sociale
L’impact de l’anxiété ne se limite pas à la sphère émotionnelle. Il se répercute également sur les apprentissages et le parcours scolaire de l’enfant, souvent de manière insidieuse. Comme l’explique Nawal Khamlichi, l’anxiété «mobilise une partie importante des ressources attentionnelles de l’enfant, au détriment de la concentration, de la mémoire de travail et des capacités de raisonnement». Résultat: un enfant pourtant doté de bonnes capacités intellectuelles peut voir ses résultats chuter, se replier sur lui-même en classe, éviter de prendre la parole ou, dans les cas les plus sévères, refuser de se rendre à l’école. À terme, cette spirale peut compromettre sa scolarité et favoriser le décrochage scolaire.
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Le registre relationnel est tout aussi affecté. Ghita Alami décrit une dynamique particulièrement insidieuse: la peur du regard des autres pousse l’enfant à fuir les interactions avec ses pairs, ce qui initie un retrait social progressif. «L’anxiété ne paralyse pas seulement la capacité à initier la relation, elle rend surtout extrêmement difficile le fait de la maintenir sur la durée.» L’enfant peut osciller entre soumission excessive et comportements opposants, renforçant malgré lui les difficultés relationnelles qu’il cherche à éviter. Ce cercle vicieux ancre peu à peu en lui un sentiment d’incompétence sociale qui valide ses propres craintes initiales. Nawal Khamlichi souligne qu’avec le temps, ces difficultés «peuvent impacter l’estime de soi et entraîner un isolement social».
Détecter tôt pour mieux accompagner
Les deux spécialistes s’accordent sur un point essentiel: plus le repérage et la prise en charge sont précoces, meilleures sont les chances d’évolution favorable. Pour Nawal Khamlichi, certains signaux doivent alerter les parents et justifier une consultation, notamment des troubles persistants du sommeil ou de l’alimentation, un refus scolaire qui s’installe dans la durée, des difficultés relationnelles marquées ou encore une souffrance psychique clairement exprimée par l’enfant.
La prise en charge de l’anxiété infantile repose sur une approche multidimensionnelle. Pour Ghita Alami, la psychoéducation constitue une étape essentielle: il s’agit d’aider l’enfant et ses parents à comprendre les mécanismes de l’anxiété et à dédramatiser les émotions ressenties. Ce travail peut être complété par des outils issus des thérapies cognitives et comportementales (TCC), telles que l’identification des pensées anxieuses, l’exposition progressive aux situations redoutées ou encore les techniques de relaxation.
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La spécialiste insiste également sur l’importance d’un cadre de vie stable et prévisible. «L’enfant a besoin de savoir à quelle heure il dort, à quelle heure il part à l’école», rappelle-t-elle. Ces repères contribuent à renforcer son sentiment de sécurité. À l’inverse, l’évitement tend à renforcer les peurs: accompagner progressivement l’enfant dans la confrontation aux situations anxiogènes constitue donc un levier thérapeutique majeur.
De son côté, Nawal Khamlichi met l’accent sur le rôle central des parents. La guidance parentale, qui vise à mieux comprendre les manifestations de l’anxiété et à ajuster les réponses apportées à l’enfant, représente un pilier de la prise en charge. Dans certaines situations, une évaluation pédopsychiatrique approfondie peut également être nécessaire.
Les bénéfices d’une intervention précoce sont aujourd’hui largement documentés. Selon Nawal Khamlichi, elle permet de «réduire significativement les symptômes, de restaurer les capacités d’apprentissage, d’améliorer les compétences sociales et de prévenir l’installation de troubles anxieux à l’âge adulte». Un objectif que partage Ghita Alami, pour qui l’enjeu dépasse la simple disparition des symptômes: il s’agit d’aider l’enfant à développer une estime de soi solide, des compétences relationnelles durables et une véritable autonomie émotionnelle, autant de ressources qui l’accompagneront tout au long de sa vie.




