Samia Orosemane est une humoriste qui ne ressemble à aucune autre. Formée au conservatoire de théâtre, elle a construit un humour singulier, nourri de ses années passées à sillonner le monde, du Congo à Chicago, en passant par le Rwanda et la Côte d’Ivoire. Son troisième spectacle, «Les Histoires de Samia», est un voyage sans visa dans lequel elle entraîne le public au-delà des stéréotypes, à la rencontre de l’Afrique qu’elle aime et défend.
Profondément attachée au continent africain, elle plaide pour une réconciliation entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne, convaincue que les deux ne forment qu’un seul et même monde. Un engagement qui résonne avec sa propre histoire: celle d’une fille de la banlieue parisienne, élevée au contact de dizaines de cultures, et qui dit avoir «voyagé avant même de quitter son quartier».
Révélée au grand public grâce à son passage remarqué au Jamel Comedy Club et au Marrakech du Rire, avec 19 millions de vues à la clé, Samia Orosemane est devenue une figure rassembleuse de la francophonie. Dans ses salles se mélangent Marocains, Ivoiriens, Tunisiens, Maliens, Belges, tous réunis par le rire.
Fondatrice du Festival du rire de Djerba, qu’elle rêve de relancer, elle est également engagée sur le terrain humanitaire. Derrière la scène, c’est une femme qui cherche avant tout à se rendre utile et à raconter le monde tel qu’il est vraiment.
Le360: Vous allez présenter votre spectacle «Les Histoires de Samia» à Casablanca. C’est un one-woman show basé sur des récits personnels. Comment l’avez-vous conçu?
À vrai dire, on m’a mis le couteau sous la gorge car si ça n’avait tenu qu’à moi, j’aurais continué à jouer le deuxième encore longtemps. Mais je suis contente, parce que j’ai des tonnes d’histoires à raconter. En vérité, je pourrais parler pendant trois semaines sans m’arrêter (rires). Toutes les expériences que j’ai vécues, toutes les rencontres que j’ai faites, je les évoque dans ce spectacle. Les gens disent que c’est un voyage sans visa, que je les emmène avec moi dans chacun des pays que j’ai visités: le Congo, le Rwanda, Chicago… Tous les endroits où j’ai eu la chance de jouer et de rencontrer des gens. On voyage à travers mes récits, au-delà des a priori et des stéréotypes que l’on peut avoir sur des pays que l’on n’a jamais visités.
«L’Afrique a énormément contribué à l’humanité et aujourd’hui, on ne lui accorde pas la place qu’elle mérite»
— Samia Orosemane, humoriste/
On voit que vous êtes très proche du continent africain. Vous dites d’ailleurs dans l’un de vos sketchs que vous auriez aimé être noire…
Je trouve les femmes noires magnifiques. Je suis fascinée par l’Afrique subsaharienne, car je considère que c’est le continent qui a le plus apporté au reste de l’humanité. On dit que la vie a commencé en Afrique, que les plus anciennes preuves d’existence de l’être humain s’y trouvent, que la plus vieille femme connue, Lucy, en était originaire. Je suis convaincue que l’Afrique a énormément contribué à l’humanité et qu’aujourd’hui, on ne lui accorde pas la place qu’elle mérite. Parler de l’Afrique, c’est la regarder avec un autre prisme que celui auquel nous ont habitués les Occidentaux, qui ont tendance à la réduire. On voudrait nous faire croire que l’Afrique est pauvre, alors qu’elle est le continent le plus riche qui soit. 50 % des richesses mondiales en sont issues. Pour moi, il est donc important de la mettre en lumière et de rappeler que nous sommes africains. Nous, les Maghrébins, avons trop souvent tendance à vouloir prendre nos distances avec l’Afrique. Quand je suis en Tunisie, j’entends fréquemment: «Tu sais, il y a beaucoup d’Africains ici.» Je réponds: «Ben oui, puisqu’on est en Afrique.» Et là, on me dit non. Pour eux, les Africains, ce sont les Noirs. Sauf qu’il y a des gens qui ont ma couleur de peau au Mali, comme les Peuls, les Touaregs, de nombreuses communautés. Et de la même façon, il y a des Noirs en Tunisie, en Algérie, au Maroc. La couleur n’est pas une question d’appartenance continentale. L’Afrique, c’est l’Afrique. J’essaie de rassembler l’Afrique subsaharienne et l’Afrique du Nord, de dire à tout le monde que nous formons un seul et même continent et de raconter tout ce que j’y ai vu. L’Afrique est immense, elle mérite d’être célébrée, mise en avant. Et surtout qu’on raconte des récits vrais, qu’on arrête d’inventer un continent misérable.
Vous êtes franco-tunisienne, née en France, où vous avez fait tout votre parcours. Pensez-vous que, sans la forte communauté africaine et maghrébine qui vous entourait, vous auriez bénéficié du même intérêt?
Absolument pas. Nous sommes la somme de toutes les personnes que nous rencontrons. Les gens me demandent souvent: «Comment tu sais tout ça? Tu connais si bien les gens, tu as vécu en Afrique?» Je réponds: «Oui, dans le 93!» Parce que la banlieue parisienne, c’est l’Afrique. Dans notre quartier, nous avons grandi avec des Maliens, des Ivoiriens, des Sénégalais, des Turcs, des Pakistanais… On apprend à connaître l’autre. Si j’avais grandi en Tunisie, je ne pense pas que j’aurais eu cette ouverture d’esprit. C’est une vraie chance de grandir dans un quartier ouvert sur le monde, parce que j’ai voyagé avant même de quitter l’endroit où j’ai grandi.
Votre humour ne ressemble pas à l’humour français traditionnel. On a parfois l’impression de ne pas être en France…
C’est un peu ça. J’ai grandi dans la banlieue parisienne au contact de gens venus des quatre coins du monde, puis je suis allée les retrouver chez eux. Je me suis inspirée de chaque rencontre au Cameroun, en Côte d’Ivoire, en Tunisie, en Algérie, au Maroc. Toutes les personnes croisées au fil de mon parcours finissent dans mon spectacle. C’est ça le beau, ce côté universel. Dans chaque salle où je joue, il y a toujours un mélange incroyable, parce que tout le monde se reconnaît à un moment donné. Quand je viens au Maroc et que je passe dans les médias marocains, les Marocains qui vivent au Canada, aux États-Unis, en France, en Belgique, en Suisse ou au Luxembourg vont me voir. Le jour où je joue dans leur pays de résidence, ils viennent. L’Ivoirien qui m’a vue à la télévision ivoirienne fait pareil, le Camerounais, le Malien, le Tunisien… Du coup, dans toutes les salles où je joue dans le monde, le public est un mélange magnifique. Chacun m’a découverte via le média qu’il regarde et tout le monde se retrouve pour rire ensemble. C’est magique.
Il m’est arrivé de jouer dans des instituts français à travers le monde où l’on m’a dit: «Comment avez-vous fait pour toucher ce public-là? Ils ne viennent jamais, alors que nous sommes l’Institut français, censé rassembler tous les francophones.» Je réponds simplement que cela fait quinze ans que je vagabonde à travers le monde et que je rencontre des francophones partout. Après ça, les gens commencent à me suivre et à la fin, tout le monde se rassemble. Je trouve ça beau. C’est finalement la seule chose positive qu’on ait tirée de la colonisation. Cette langue qui nous unit tous, qui nous permet de communiquer et de raconter, avec un peu d’humour, les parcours de vie de chacun, les tics de langage, les façons de se comporter et de rire tous ensemble.
«Nous, les enfants d’immigrés, avons un statut particulier. Nous sommes perçus différemment. J’ai l’impression que c’est un peu plus difficile pour nous de mener des actions dans nos pays d’origine, comme si nous n’avions pas de légitimité»
— Samia Orosemane, humoriste
En 2014, vous avez fondé le Festival du rire de Djerba, en Tunisie, qui s’est arrêté après trois éditions. Vous avez pu le lancer grâce à l’aide de l’ambassadeur de France de l’époque. Regrettez-vous le fait que les autorités de votre pays d’origine n’en aient pas pris l’initiative?
J’avais sympathisé avec l’ambassadeur de France lors d’une représentation. Quand je lui ai parlé de mon projet, il m’a dit: «Écoute, je vais essayer de te soutenir.» Il a parlé de moi à l’Institut français qui m’a débloqué un budget. Voyant cela, la Tunisie a décidé de m’aider à son tour. Mais c’est effectivement la France qui m’a soutenue en premier et je trouve ça triste. Cela dit, nous, les enfants d’immigrés, sommes perçus différemment. Pour nous, c’est un peu plus difficile de mener des actions dans nos pays d’origine, comme si nous n’avions pas de réelle légitimité. La seule fois où l’on a commencé à me considérer comme Tunisienne, c’est quand on m’a vue dans une série locale où j’avais un petit rôle. Dans la rue, les gens ont commencé à me reconnaître. En même temps, je brouille les pistes avec ma façon de m’habiller… (rires). C’est compliqué d’acquérir de la légitimité et les enfants d’immigrés se heurtent tous à ce problème. On a deux identités et on est ballottés entre les deux. Quand on part dans nos pays d’origine, on se sent très français; quand on est en France, on se sent très tunisienne. Je pense que c’est pareil pour les Marocains et les Algériens. En général, on a du mal à savoir vraiment qui on est et d’où on vient, parce qu’on est un mélange des deux. On a des têtes d’Arabes, mais une culture française, et même si on a hérité de quelques choses de nos parents, c’est quand même un peu le bazar dans nos têtes.
Y a-t-il un projet pour relancer le Festival du rire de Djerba?
Je rêve de recommencer ce festival mais il faut attendre un peu plus de stabilité en Tunisie et surtout réunir les fonds nécessaires. J’ai les poches trouées. Je ne sais pas mettre d’argent de côté. Je dis toujours que mon argent est là, tout autour de moi: je vis, je voyage, je rencontre des gens mais je ne sais pas épargner. C’est mon rêve de le relancer, mais ça demande beaucoup de logistique, beaucoup d’argent et de réunir toutes les conditions pour que ce soit possible.
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Au Maroc, on vous connaît surtout grâce à votre passage au Marrakech du Rire de Jamel Debbouze. Quel a été l’apport de cette expérience dans votre parcours?
Ça m’a apporté énormément. Même si cela faisait des années que je faisais du théâtre, les gens ne me connaissaient pas encore. Le fait d’avoir été programmée au Jamel Comedy Club, avec un passage qui a cartonné, a tout changé. La vidéo diffusée est celle qui a enregistré le plus de vues jusqu’à présent. Nous en sommes à 19 millions. C’était une vitrine incroyable qui m’a ouvert les portes du monde. Les gens de la diaspora dont je parle dans mon spectacle se sont reconnus ou ont reconnu des amis. Puis ils ont commencé à me suivre. Pourtant, au départ, je n’y croyais pas. Quand on m’a proposé ce passage au Jamel Comedy Club, j’ai refusé. J’avais peur de l’étiquette de la «fille du 9-3» alors que je sortais du conservatoire avec l’ambition de devenir comédienne de théâtre. Mais lorsqu’on m’a expliqué que mon spectacle allait être programmé au Marrakech du Rire, j’ai accepté. Je l’en remercie, car ce passage a fait briller ma carrière à travers le monde.
Vous êtes venue à l’humour par le théâtre. Est-ce que ça facilite les choses en termes d’écriture, de mise en scène?
Clairement. C’est comme la musique. Si on n’apprend pas le solfège, on ne peut pas créer d’œuvres de fou. On peut avoir l’oreille musicale, mais combien sont vraiment capables de composer sans avoir appris les bases? Au conservatoire, on apprend à articuler correctement, à occuper l’espace scénique, à s’exprimer. Ce sont les fondamentaux. Et quand on les maîtrise, on peut ensuite jouer avec énormément de choses. Je sais que quand les gens viennent voir mon spectacle, ils me disent: «Comme tu joues bien! Tu es une véritable comédienne, tu nous fais passer par toutes les émotions.» En fait, c’est simplement le jeu que j’ai appris au théâtre. Ces bases étaient là et elles m’ont aidée à construire mon spectacle. Ecrire, raconter des histoires et aujourd’hui jouer à l’échelle mondiale.
Le spectacle de l’humoriste franco-algérienne Nawal Madani, prévu au Maroc, a fait l’objet de plusieurs appels au boycott. N’avez-vous pas eu peur d’être confrontée au même traitement?
Non. Il y a peut-être eu une seule personne qui, un jour, m’a laissé un commentaire en disant: «Toi, tu te moques des Marocaines, tu n’aimes pas les Marocaines.» J’ai répondu: «C’est très drôle parce que ma nièce est marocaine. On fait comment?» S’il y a des gens qui ne perçoivent pas toute la bienveillance que j’insuffle dans mes récits, c’est leur problème. Mais ceux qui me suivent savent. Ils savent que je suis dans l’humour, dans l’amour, le partage, la générosité, l’échange. Il n’y aura jamais de clivage entre ce que je représente et le pays dans lequel je joue. Je suis une citoyenne du monde, je passe mon temps à vagabonder sur cette Terre. Ce n’est pas moi qui irais me fâcher ou insulter des gens qui ne partagent pas ma culture. J’ai deux sœurs mariées à des Marocains et il serait absurde que la famille de mon beau-frère ne veuille pas de moi ici. Ça n’a aucun sens.
Vous faites du travail humanitaire avec une ONG et l’un de vos derniers déplacements vous a conduite au Kenya. Qu’est-ce qui vous pousse à vous engager?
C’est l’injustice de ce monde. Quand on voit que des gens mangent plus qu’il ne faut, vivent dans l’opulence, tandis qu’à côté d’autres meurent de faim, on se dit que ce n’est pas possible. Alors plutôt que de rester inactive, j’essaie d’être un peu utile. Je n’ai plus mes parents, je n’ai pas d’enfants. A quoi je sers dans ce monde si je n’égaie pas un peu celui des autres? J’ai besoin de partager le peu que Dieu me donne. C’est le besoin de se sentir utile.




