Dans un précédent article, nous avions soulevé la question de la légalité de cette pratique devenue systématique. Le constat est récurrent: les 1er et 15 de chaque mois, les prix des carburants évoluent simultanément chez l’ensemble des distributeurs pétroliers au Maroc. Plus encore, à l’échelle d’un même périmètre géographique, les opérateurs affichent des tarifs quasiment identiques.
Cette convergence tarifaire, qui peut donner l’apparence d’une entente, n’est toutefois pas prohibée par la loi, avait indiqué le Conseil de la concurrence. Ce rythme bimensuel «correspond à peu près au cycle d’approvisionnement, «tout le monde reçoit les mêmes cargaisons, donc ils changent de prix en même temps».
À cela s’ajoute une pratique ancienne, héritée de la période antérieure à la libéralisation du secteur, et que les opérateurs ont, depuis, simplement prolongée.
Dès 2022, dans un avis consacré à la distribution des carburants, le Conseil de la concurrence relevait déjà que les modalités de fixation des prix n’avaient pas réellement évolué depuis la libéralisation, conservant ce rythme bimensuel.
Une «anomalie» dans un marché libéralisé
Pour autant, cette synchronisation pose problème dans un marché censé être libre. «Dans un système totalement libéralisé, les prix ne se fixent pas en même temps par tous les opérateurs», insiste le président du Conseil de la concurrence dans un échange avec Le360, évoquant une véritable anomalie.
Jusqu’à récemment, cette situation n’était pas jugée préoccupante, en raison d’une relative stabilité des cours. Mais avec des variations plus fréquentes des prix à l’international, le maintien de cette règle devient de moins en moins pertinent.
Lire aussi : Carburants: pourquoi les prix sont presque les mêmes chez toutes les enseignes?
Le Conseil tient toutefois à clarifier un point essentiel: cette synchronisation ne constitue pas, à ce stade, une entente illicite. «Nous ne considérons pas cela comme une entente», affirme Ahmed Rahhou.
Il s’agit plutôt d’une pratique installée, qui donne néanmoins une impression de coordination sur le marché, une perception que le régulateur juge problématique et qu’il souhaite voir disparaître.
Le message adressé aux opérateurs est clair: il est temps de sortir de cette périodicité fixe. Sans imposer de modèle précis, le Conseil appelle chaque acteur à définir sa propre politique tarifaire, en fonction de ses coûts, de ses stocks et de sa stratégie.
«La fixation des prix est un calcul interne à chaque société», rappelle Ahmed Rahhou. Le Conseil n’a ni la vocation ni le pouvoir d’imposer une fréquence, hebdomadaire, quotidienne ou autre.
Moins de stabilité, mais plus de concurrence
La règle des quinze jours avait un avantage, celui de garantir une certaine lisibilité pour les consommateurs, qui savaient que les prix resteraient stables pendant une période donnée.
Mais cette stabilité pourrait céder la place à un marché plus dynamique. En laissant les opérateurs agir librement, le Conseil estime que la concurrence jouerait pleinement.
Les baisses de prix seraient plus rapides, car les distributeurs s’aligneraient pour ne pas perdre de clients. Les hausses, en revanche, seraient plus lentes, chaque opérateur hésitant à augmenter ses tarifs seul.
«La liberté totale a tendance à retarder les hausses et à accélérer les baisses», note Ahmed Rahhou, qui y voit un avantage direct pour le consommateur.
Lire aussi : Ce que pense Ahmed Rahhou de la corrélation entre le prix du baril de pétrole et les prix à la pompe
Même avec des stratégies différenciées, un certain alignement des prix pourrait subsister. Dans un marché transparent où les prix sont affichés dans toutes les stations, les opérateurs surveillent leurs concurrents immédiats.
Mais cette convergence ne relèverait plus d’une règle commune. Elle serait la conséquence de réactions commerciales classiques, qui consistent à éviter de vendre plus cher que le voisin ou s’aligner rapidement en cas de baisse.
Des différences pourraient d’ailleurs apparaître selon les zones géographiques, les stations s’alignant avant tout à l’échelle locale.
Le Conseil de la concurrence adopte une approche prudente. Conscient que des changements trop brusques pourraient déstabiliser le marché, il mise sur une transition progressive et sur la «bonne volonté» des opérateurs.
Ces derniers ont été invités à réfléchir à leurs propres mécanismes de fixation des prix et à revenir vers le régulateur avec leurs propositions.
Mais si tous les opérateurs choisissent de maintenir collectivement la règle des quinze jours, le Conseil pourrait envisager «d’autres moyens» pour faire évoluer les pratiques.




