Pourquoi l’école publique a cessé de fabriquer des élites

Une salle de classe, collège Abdellah Ben Hussein, à Tameslohte, près de Marrakech.

Revue de presseLes résultats de l’enquête PISA 2025 confirment le recul persistant des élèves marocains en lecture, mathématiques et sciences. Pour l’expert Abdennasser Naji, président de l’Amaquen, cette baisse met en lumière un plafond bas structurel et les limites d’une gouvernance éducative en panne, nécessitant des réformes profondes du curriculum, de la formation des enseignants et de l’école publique. Cet article est une revue de presse tirée de Finances News Hebdo.

Le 21/09/2026 à 19h11

Les résultats de l’enquête internationale PISA 2025, publiés le mardi 8 septembre, confirment un recul préoccupant du niveau des élèves à l’échelle mondiale ainsi qu’au Maroc, où l’on observe un décrochage marqué en lecture, en mathématiques et en sciences. Interrogé par le magazine Finances News Hebdo, Abdennasser Naji, expert en éducation et président de l’Association marocaine pour l’amélioration de la qualité de l’enseignement (Amaquen), analyse ces résultats et met en lumière les causes structurelles de cette crise.

Revenant sur la baisse de 10 points en mathématiques et de 18 points en lecture enregistrée par rapport à 2022, Abdennasser Naji souligne qu’il ne s’agit ni d’une surprise ni d’une dégradation soudaine, mais bien de la confirmation éclatante d’un plafond bas structurel qui perdure depuis des années. Il rappelle que le Maroc avait déjà perdu 20 points en lecture, 12 en sciences et 3 en mathématiques entre 2018 et 2022, illustrant ainsi la poursuite mécanique d’une courbe descendante que rien n’a enrayée.

L’expert insiste sur le fait que l’évaluation statistique la plus alarmante est celle qui indique du niveau minimal de compétences, atteint par seulement 23% des élèves en sciences, 16% en mathématiques et 13% en lecture, contre des taux variant de 65% à 74% dans les pays de l’OCDE. Concrètement, cela signifie que presque neuf élèves sur dix quittent le secondaire incapables de comprendre un texte simple, et huit sur dix incapables de résoudre un problème mathématique élémentaire ou d’établir une relation scientifique de base. Selon lui, ce constat ne relève pas d’un accident conjoncturel, mais constitue le produit d’un système qui enchaîne les réformes d’affichage depuis plus de vingt ans sans jamais toucher au socle fondateur, le curriculum national n’ayant fait l’objet d’aucune révision intégrale depuis 2002. Il concède toutefois que, malgré cette grande faille structurelle, l’histoire des évaluations internationales au Maroc montre que ses difficultés chroniques n’excluent pas des sursauts de performance notables.

Concernant la réaction du ministère de l’Éducation qui attribue ces résultats au modèle précédent, Abdennasser Naji tempère cet argument en rappelant que si les élèves testés en 2025 ont effectivement été formés sous l’ancien modèle, le gouvernement actuel est en place depuis 2021, ce qui signifie que l’ensemble du cycle collégial a été sous sa responsabilité. Il qualifie l’argument ministériel d’échappatoire commode visant à disculper les réformes en cours, d’autant plus que la feuille de route 2022-2026 est en déploiement depuis plus de trois ans sans produire d’impact visible sur les apprentissages fondamentaux.

Pour lui, le véritable problème réside dans une panne emblématique de la gouvernance éducative, illustrée par le retard de près de trois ans dans l’installation de la Commission permanente des curricula et par la démission de son président en 2026. Il déplore également que le ministère privilégie des mesures ciblées au primaire au détriment d’une réforme globale englobant le cycle secondaire, relégué au second plan.

Abordant la question linguistique, l’expert pointe l’enseignement des sciences en français comme un facteur central de l’effondrement des résultats dans cette discipline, car la transition de l’arabe vers le français a créé un double obstacle pour des élèves qui ne maîtrisent pas toujours la langue d’enseignement. Si le retour annoncé à l’arabe constitue une réponse partielle, il ne suffit pas à lui seul, le problème linguistique n’étant que le symptôme d’une désorganisation plus profonde liée à l’absence d’une politique cohérente articulée avec les besoins des élèves et du marché du travail. Il plaide ainsi pour une réforme équilibrée entre langues nationales et étrangères, reposant sur la progressivité, la formation adéquate des enseignants et une évaluation rigoureuse.

L’étude PISA 2025 met également en évidence un écart de 55 points entre élèves favorisés et défavorisés, avec seulement 16% des élèves défavorisés dépassant les résultats prédits par leur origine sociale. Pour Abdennasser Naji, ce chiffre constitue le symptôme le plus grave de l’échec de l’école publique dans sa mission d’ascenseur social, signifiant que pour 84% d’entre eux, l’institution ne fait que reproduire, voire accentuer, les inégalités de départ. Face à un système à deux vitesses où le secteur privé se creuse, il appelle à la mise en place d’une politique de discrimination positive consistant à donner plus à ceux qui ont moins, à travers des moyens accrus pour les zones rurales et périurbaines, du soutien scolaire et une revalorisation du métier d’enseignant.

Interrogé par Finances News Hebdo sur le programme des écoles pionnières présenté par le ministère, l’expert exprime des réserves quant à sa généralisation, estimant qu’une focalisation excessive sur les apprentissages de base à travers des leçons scriptées et ultra-structurées risque de transformer l’école en une structure taylorisée produisant des exécutants plutôt que des esprits à même de faire preuve d’un sens critique. S’il reconnaît que ce modèle peut générer des résultats à court terme, il estime qu’il exige des conditions strictes telles qu’une formation massive des enseignants, une adaptation aux contextes locaux et une évaluation indépendante pour éviter d’appauvrir davantage encore l’enseignement.

Par La Rédaction
Le 21/09/2026 à 19h11