En juin 2025, douze jours de guerre ouverte ont profondément reconfiguré les équilibres du Moyen-Orient. Israël a mené des frappes sur les installations nucléaires iraniennes et procédé à une campagne d’assassinats ciblés; l’Iran a lancé des contre-attaques aériennes sur le territoire israëlien; les États-Unis ont finalement frappé plusieurs sites nucléaires clés. À l’issue de ces douze jours, deux récits radicalement opposés ont émergé: Washington et Tel Aviv proclamaient une victoire stratégique décisive, Téhéran répondait par une rhétorique de défiance et affirmait que les attaques avaient échoué.
C’est dans cet espace de contradiction que s’est engouffré «Strike on Iran: The Nuclear Question», diffusé pour la première fois le 16 décembre 2025. Le documentaire croise deux approches: une immersion rare en Iran, avec des visites sur les lieux des assassinats, des témoignages de proches des victimes et des entretiens avec des responsables du régime; et une enquête forensique approfondie, nourrie par l’imagerie satellitaire, l’analyse des munitions, les réseaux sociaux iraniens ainsi que des interviews de hauts responsables militaires et du renseignement israéliens.
L’enquête restitue une géographie précise des frappes. À Ispahan, le plus grand complexe nucléaire iranien, quelque 24 missiles de croisière ont ciblé l’installation principale de conversion d’uranium, la mettant quasi hors d’état de fonctionner. À Natanz, deux engins pénétrants de grande puissance ont frappé les structures souterraines. Fordow a subi l’assaut le plus intense: 12 bombes massives dirigées contre ses chambres creusées à l’intérieur d’une montagne, dont certaines pèsent jusqu’à 15 tonnes et sont conçues exclusivement pour traverser des tonnes de roche et de béton.
Mais le film soulève ce que la communication officielle tait. La configuration supposée en zigzag des puits de ventilation de Fordow aurait pu dévier les bombes, laissant potentiellement intactes les salles de centrifugeuses les plus profondes. Une autre installation, dite «Pickaxe Mountain», n’a pas été touchée bien qu’il s’agisse d’un complexe fortifié, lui aussi creusé à l’intérieur d’une montagne. Les images satellites postérieures aux frappes montrent des travaux de terrassement en cours et des entrées renforcées, signe que l’activité s’y poursuit.
L’Agence internationale de l’énergie atomique, suivant l’ONU, a confirmé des «dommages de grande ampleur» sur les sites connus, sur la base de ce que ses inspecteurs y avaient documenté avant les frappes. Son directeur général, Rafael Grossi, a toutefois posé un bémol: ses équipes n’ont pas été autorisées à retourner sur place pour constater l’état réel des installations après les bombardements, laissant l’évaluation des dégâts partiellement en suspens.
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Pour rappel, parallèlement à la destruction des infrastructures, Israël a mené une campagne d’assassinats ciblant des figures clés du programme nucléaire et militaire iranien. D’un côté, neuf scientifiques, ingénieurs et physiciens ont été éliminés selon une logique affirmée par un responsable du renseignement militaire israélien impliqué dans la planification: «supprimer le savoir lui-même», retarder le programme de plusieurs années en décapitant son noyau intellectuel. De l’autre, les frappes ont simultanément visé le commandement militaire iranien, éliminant plusieurs hauts responsables des Gardiens de la Révolution, dont le chef d’état-major des forces armées, le général Mohammad Bagheri.
L’enquête a confirmé au moins 71 victimes civiles des frappes de juin 2025, à partir d’images satellitaires, de géolocalisation vidéo, d’avis de décès, de registres funéraires et de la couverture de funérailles dans les médias iraniens, explique Nilo Tabrizy, une des reporters d’investigation de l’équipe récompensée, sur le réseau X.
Place à Souad Mekhennet
Parmi les reporters de l’équipe se trouve Souad Mekhennet. Née en Allemagne d’un père marocain et d’une mère turque, elle a grandi à la croisée de plusieurs cultures et langues. Cette double, voire triple, appartenance lui a permis de construire, au fil de plus de vingt-cinq années de reportage, un réseau de sources d’une rare densité à travers le Moyen-Orient.
Correspondante internationale spécialisée dans les questions de sécurité, elle est également co-auteure de plusieurs ouvrages de référence sur le terrorisme, l’islam et le coût humain des conflits. Ses mémoires, «I Was Told to Come Alone» (2017), récit de ses années au contact des réseaux djihadistes, ont été distinguées par le Prix Henri-Nannen, récompense de journalisme la plus haute en Allemagne. Son engagement pour un récit nuancé des sociétés arabes et musulmanes traverse l’ensemble de ses œuvres.
Ce que cette récompense dit du journalisme
La réaction de Souad Mekhennet à l’annonce de la distinction va au-delà de la satisfaction professionnelle. Elle s’adresse directement à Jeff Bezos, propriétaire du Washington Post, média où des suppressions massives de postes ont frappé la rédaction: «Ce type de journalisme ne se fait pas du jour au lendemain. Il faut des années de confiance, des sources qui vous ouvrent leurs portes parce que vous vous êtes présenté avant, parce que vous l’avez mérité. C’est ce que le Washington Post a perdu le jour où un tiers de la rédaction a été licencié. Pas seulement des reporters. Des décennies de relations, d’accès et de crédibilité qu’aucun algorithme ne peut reconstruire.»
Cette déclaration inscrit l’Emmy dans un débat plus large sur l’avenir du journalisme d’investigation, à l’heure où les restrictions budgétaires qui frappent de nombreuses rédactions suscitent de vives inquiétudes dans la profession. Quant au projet lui-même, son palmarès parle de lui-même: après trois nominations aux News Emmys, il a finalement décroché le prix dans la catégorie la plus prestigieuse et la plus exigeante du programme.




