La pyramide de Maslow hiérarchise nos besoins. À la base, les besoins physiologiques: manger, boire, dormir. Puis la sécurité: avoir un toit, se sentir protégé. Viennent ensuite l’appartenance, l’estime de soi et, au sommet, l’accomplissement personnel.
Une pyramide qui aurait aujourd’hui besoin de quelques étages supplémentaires.
L’être humain moderne ne se contente plus de manger: il veut des repas équilibrés, bio, sans gluten, sans sucre, sans lactose, riches en protéines… Et partagés sur les réseaux sociaux avant d’être avalés.
Dormir? Oui, mais sur un matelas orthopédique, ergonomique, connecté…
Un toit? Une belle maison, bien décorée, bien équipée, avec une salle de bain design, une télévision géante et une jolie terrasse à publier sur Instagram.
Les besoins se sont sophistiqués. Les envies ont pris du galon.
Le confort, autrefois, faisait moins de bruit. Une valeur aujourd’hui en voie de disparition l’accompagnait: la discrétion. On n’exhibait pas systématiquement ce que l’on possédait.
Les façades des maisons restaient sobres. Une porte ordinaire, un mur blanc, une simplicité extérieure. Derrière, parfois, un palais.
La richesse demeurait une affaire privée. Par pudeur, notamment à l’égard de ceux qui avaient moins.
Puis la logique marchande a gagné du terrain, avec sa capacité à produire, à vendre, à distribuer… et à nous expliquer pourquoi nous avons absolument besoin de ce dont nous ignorions encore l’existence quelques minutes auparavant.
La production augmente, les marchés s’élargissent. Pour continuer à produire, il faut continuer à vendre. Et donc nous faire acheter.
La publicité s’en charge. Un produit ne se contente jamais de remplir sa fonction: il promet d’améliorer notre vie, notre apparence, notre statut social, notre pouvoir de séduction, notre jeunesse, notre bonheur…
Une voiture ne sert plus seulement à se déplacer. Elle promet le prestige, la liberté, la réussite.
Un téléphone? Il faut pouvoir photographier, filmer, travailler, payer, réserver, commander, s’orienter, se divertir…
Avec Internet, plus besoin d’aller chercher le produit. Il vient à nous, sur l’écran.
Nous sommes assis dans notre salon, en pyjama, sans la moindre intention d’acheter. Soudain apparaît une magnifique paire de chaussures.
Nous n’en avons pas besoin. Mais après trois publicités, quatre influenceurs et une promotion exceptionnelle, valable jusqu’à ce soir, nous voilà convaincus du contraire.
Les influenceurs sont rémunérés. Et nous, invités à sortir la carte bancaire.
La cuisine? Nos grands-mères avaient quelques ustensiles: des couteaux, une marmite, une poêle, un tajine, un couscoussier…
Les nôtres ressemblent à des laboratoires: robot multifonction, friteuse à air chaud, blender, cafetière, grille-pain, balance connectée…
Tout cela pour gagner du temps.
Encore faut-il en trouver pour nettoyer, ranger et entretenir ce matériel.
La salle de bain, elle, devient une zone industrielle.
Nos grands-pères se contentaient de peu: du savon al hajra pour le corps, les cheveux et la lessive; une lame Minora; de la chebba, la pierre d’alun, pour les petites coupures; une brosse à dents et du dentifrice.
Aujourd’hui?
Mousse à raser, shampoing, après-shampoing, masque, gel coiffant, gel douche, dentifrice, parfum, après-rasage, déodorant, crème pour le corps, crème pour le visage, sérum, protection solaire, rasoir électrique…
Les produits des femmes? Il faudrait un article entier.
Hygiène, bien-être, coquetterie. Très bien.
Mais il faut payer. Et c’est là que le problème commence: à chaque nouvelle promesse de confort, une dépense supplémentaire. Le bien-être finit par coûter quelques nuits de sommeil.
Les loisirs aussi ont changé.
Beaucoup ne coûtaient presque rien: une promenade, une journée à la campagne ou à la plage, une visite familiale, des amis, une partie de cartes, une conversation autour d’un thé.
«Il faudrait ajouter un dernier étage à la pyramide de Maslow: savoir ce dont on n’a pas besoin.»
— Soumaya Naâmane Guessous
Aujourd’hui, on casque pour se divertir, faire du sport, sortir, voyager, manger dehors, assister à un spectacle…
Même rester chez soi a son prix: abonnement Internet, plateformes de streaming, télévision, console, équipements sportifs, appareils connectés.
Le salaire ne suffit pas? Le crédit arrive à la rescousse.
Acheter aujourd’hui avec l’argent que l’on espère gagner demain.
Et cette consommation ne répond plus seulement à nos besoins. Elle nourrit aussi l’envie de paraître.
Les réseaux sociaux ont transformé notre rapport à la richesse. Posséder ne suffit plus. Il faut montrer.
Une belle voiture? Une photo. Un voyage? L’aéroport, l’hôtel, la piscine, le restaurant. Tout doit y passer.
Et le dressing… Naaari!
Des vêtements pour toutes les saisons, toutes les occasions, toutes les tendances. Achetés en magasin ou en ligne, parfois portés une seule fois.
Puis, devant une armoire pleine à craquer: «Je n’ai rien à me mettre.»
Nous possédons davantage. Sommes-nous plus heureux?
Nous accumulons les objets censés nous faciliter la vie. Avons-nous davantage de temps?
Nous multiplions les moyens de communiquer. Sommes-nous plus proches les uns des autres?
À force de vouloir tout avoir, nous finissons par dépenser plus que nous ne gagnons, par travailler davantage pour payer davantage. Nous courons après un confort dont nous n’avons même plus le temps de profiter.
Stress. Dettes. Frustration. Insatisfaction.
Dans cette course, nous avons oublié une notion essentielle, que nos parents et nos grands-parents connaissaient mieux que nous: la qanaâ.
La capacité à apprécier ce que l’on a et à en jouir pleinement avant de courir après autre chose.
Elle n’interdit ni le progrès ni l’ambition. Elle invite simplement à reconnaître la valeur de ce qui est déjà là.
Goûter son repas et le trouver bon. Regarder sa maison et s’y sentir bien. Profiter de sa famille sans entrer dans la compétition. Porter un vêtement que l’on aime sans vérifier s’il est encore à la mode.
Prendre le temps d’une conversation, d’une promenade, d’un thé, d’un coucher de soleil.
La qanaâ, c’est aussi savoir dire: j’ai assez.
Dans une société qui nous répète qu’il faut avoir davantage, vouloir davantage, acheter davantage, cette capacité devient une forme de résistance. Elle préserve une simplicité que la surenchère consumériste étouffe.
Il faudrait ajouter un dernier étage à la pyramide de Maslow: savoir ce dont on n’a pas besoin.
Le sommet de la sagesse, peut-être.
Pouvoir regarder une vitrine, une publicité, un écran et se dire: «Je n’en ai pas besoin.»
Ce que j’ai mérite d’abord d’être vécu, apprécié, savouré.




