Le règne du «Vu»

Soumaya Naâmane Guessous.

Soumaya Naamane Guessous.

ChroniqueHier encore, lorsqu’on envoyait une lettre, on attendait plusieurs jours avant d’avoir une réponse. On ignorait si la personne l’avait reçue, lue, appréciée ou ignorée. Et nous survivions à cette incertitude.

Le 16/10/2026 à 12h16

Avec le progrès, nous savons que notre message a été livré, lu et à quelle heure, que la personne était en ligne il y a trois minutes et qu’elle vient de publier une photo alors qu’elle prétend ne pas avoir le temps de nous répondre.

Nous sommes dans l’ère de la transparence totale, sauf sur une question: pourquoi elle ne répond pas?

Le petit mot «Vu» a changé nos relations. Deux lettres qui provoquent l’angoisse. Avant, quelqu’un ne répondait pas: peut-être il n’a pas reçu le message, il est sorti, il travaille, il dort. Aujourd’hui, impossible de se raconter des histoires. Le message est vu à 18h42. La personne est en ligne à 18h43. Elle regarde une vidéo à 18h46, change sa photo de profil à 18h51 et ne répond toujours pas.

Nous ne sommes plus dans la communication, mais dans l’enquête criminelle. Il ne manque plus que la police scientifique.

On commence par chercher des excuses: «Elle est occupée». On reprend le téléphone. «Elle était en ligne il y a deux minutes». On repose le téléphone. On le reprend. On analyse les horaires de connexion avec une précision digne d’un service de renseignement. Les hypothèses se multiplient: elle est fâchée, vexée, elle a oublié, elle m’évite… Surtout si l’amour s’en mêle! Le salaud, il me laisse tomber!

Ou, hypothèse inquiétante, elle nous a répondu mentalement.

Phénomène très répandu. On reçoit un message, on le lit, on pense très fort à la réponse et notre cerveau considère que l’affaire est réglée: «Je lui ai répondu». Non. Vous avez répondu dans votre tête. L’autre personne attend toujours, sans avoir accès à votre cerveau.

Et puis il y a ceux qui désactivent le «Vu». Alors là, c’est une agression. Vous envoyez un message et vous ne savez plus s’il a été lu. Immédiatement, une autre question surgit: pourquoi il a supprimé cette fonction? Il se prend pour qui? Qu’est-ce qu’il cherche à cacher?

Enervant! Le «Vu» nous rassure autant qu’il nous torture.

Il y a aussi les spécialistes du «OK». Vous venez d’écrire quinze lignes affectueuses: vous racontez votre journée, vos soucis, vous donnez des nouvelles et terminez par une formule chaleureuse. Réponse: «OK.»

Vous voilà en train d’analyser, de déchiffrer deux lettres. Est-ce un OK chaleureux? Froid? Énervé? Un OK qui signifie «j’ai compris» ou «ne m’écris plus»?

La ponctuation devient dangereuse. «D’accord.» C’est sec. Un simple point estcapable de mettre une relation en état d’alerte. «D’accord!» Déjà mieux. «D’accord 😊» Nous sommes sauvés.

Même les pouces ont acquis une importance diplomatique. Vous envoyez un message sincère: «Je suis très contente de t’avoir vue.» Réponse:👍. Un pouce. On ne sait plus s’il faut remercier ou pleurer.

Et puis il y a les messages vocaux, censés nous faire gagner du temps. Au lieu de taper dix lignes, on parle. Très bonne idée. Jusqu’à ce que quelqu’un commence par: «Je voulais juste te dire un petit truc…» et vous livre, pendant sept minutes, la météo, les nouvelles de la belle-sœur, les problèmes du voisin, le prix des tomates…

Les groupes WhatsApp? «Famille», «Amis», «Anniversaire», «Voyage», «Réunion», «Copropriété»... On y découvre une vidéo d’un chat qui tombe d’un canapé. Puis quelqu’un écrit «Bonjour», un autre envoie des fleurs, un troisième souhaite un bon dimanche, quelqu’un demande: «Qui a le numéro de Souad?» Soudain, 87 messages.

Vous étiez absente deux heures. À votre retour, vous avez l’impression d’avoir raté une conférence internationale. Vous faites défiler, vous ne comprenez rien, vous remontez, vous cherchez le début. Et vous découvrez que toute cette agitation était provoquée par une question à laquelle quelqu’un avait répondu: «Je ne sais pas.»

Nous avons inventé une technologie extraordinaire pour communiquer instantanément. Et qu’en avons-nous fait? Nous sommes devenus impatients, susceptibles et légèrement paranoïaques. Nous surveillons les «vus», les heures de connexion, les petits points qui apparaissent et disparaissent, les photos de profil, les statuts et les publications.

Nous savons que quelqu’un est en ligne sans savoir ce qu’il pense. Nous savons qu’il a lu sans savoir ce qu’il ressent. Nous savons qu’il a publié une photo sans savoir s’il va bien. Nous avons remplacé l’incertitude par une montagne d’informations qui, finalement, ne nous explique rien.

Peut-être faudrait-il retrouver un ancien luxe: ne pas savoir. Ne pas savoir si le message est arrivé, pourquoi l’autre ne répond pas, s’il est occupé, fâché, distrait ou simplement en train de chercher ses lunettes alors qu’elles sont sur son nez.

Et surtout, accepter qu’une personne puisse lire un message et ne pas répondre immédiatement.

Après tout, nous avons passé des siècles sans «Vu». Nous avons survécu. Nous avions même des conversations. Et personne ne connaissait notre dernière connexion.

Aujourd’hui, si quelqu’un ne répond pas pendant quatre heures, nous nous demandons ce qui lui arrive.

Alors qu’il lui arrive peut-être simplement quelque chose de très grave:

il vit sa vie.

Une activité devenue, à l’ère du «Vu», presque suspecte.

Par Soumaya Naamane Guessous
Le 16/10/2026 à 12h16